1674-1919 : Une lignée à Liancourt

Il y a cent ans, en 1919, la totalité du domaine de Liancourt, dans l’Oise, fut vendue au fabricant britannique de tracteurs Austin. La maison de La Rochefoucauld le détenait depuis deux cent soixante ans ! Voici, au sein de l’illustre lignée, la liste des gestionnaires de ce qui fut le berceau de l’École des Arts et Métiers.

Le château de Liancourt et le parc des Belles-Eaux ont été dessinés par la talentueuse Jeanne de Schomberg, femme de Roger du Plessis, entre 1632 et 1640. Louis XIV y séjourna huit fois, ce qui a pu l’inspirer pour Versailles. Photo : DR

Entre 1674 et 1919, huit héritiers des La Rochefoucauld ont géré le domaine de Liancourt, dans l’Oise. C’est là, en 1780, que le duc de Liancourt crée ce qui deviendra le berceau de l’École des Arts et Métiers. Retour au XVIIe siècle. Le 13 novembre 1659, en l’église Saint-Martin de Liancourt, l’évêque de Beauvais bénit le mariage de Jeanne Charlotte du Plessis et de François VII de La Rochefoucauld, 25 ans. Orpheline, la mariée n’a que 13 ans, elle est la fille et l’unique héritière d’Henri du Plessis. Dans sa dot, se trouvent les terres et châteaux de Liancourt et de la Roche-Guyon (Val-d’Oise), ainsi que l’hôtel parisien de la rue de Seine (1).

Cousins, les époux sont les arrière-petits-enfants de Charles du Plessis et d’Antoinette de Pons, à l’origine des rénovations du château de Liancourt. En 1611, leur fille Gabrielle avait épousé François V, premier duc de La Rochefoucauld, et donné naissance à François VI, célèbre auteur des «Maximes», et père du jeune marié de 1659. Roger du Plessis, fils de Charles et d’Antoinette, et, surtout, sa femme, Jeanne de Schomberg, sont les créateurs du superbe parc de Liancourt les Belles-Eaux (2). Après avoir élevé leur petite-fille, Jeanne Charlotte, ils géreront dans une soudaine austérité de repentance le domaine jusqu’à leurs décès en 1674. Cinq ans plus tôt, Jeanne Charlotte était morte à 23 ans.

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De 1674 à 1685 : François VII (1634-1714)

Louis XIV vient plusieurs fois à Liancourt, où il apprécie les fontaines et autres jeux d’eau. Car le favori François VII, 40 ans, est aussi le premier grand maître de la garde-robe du roi, de quatre ans son cadet. Un an plus tôt, en 1673, Liancourt a été érigé en marquisat — son marché du mercredi existe toujours. Ce veuf a trois enfants : François VIII, qui se mariera avec la fille du ministre Louvois ; Henri-Roger ; et Charlotte.

De 1685 à 1749 : Henri-Roger (1665-1749)

Le cadet de François VII poursuit l’aménagement du parc par quelques acquisitions foncières, il fait réaliser la route bordée d’ormes, qui rejoint la route de Paris, et la figuerie, derrière les communs. À son décès, son neveu, le duc Alexandre, fils de François VIII, reprend les biens.

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De 1749 à 1762 : Alexandre (1690-1762)

Le cinquième duc de La Rochefoucauld modifie profondément le parc (3). Il réalise de nouveaux communs (de nos jours en cours de restauration), un grand canal, des rochers et cascades à la mode. En l’honneur de son épouse décédée en 1752, il installe une superbe vasque en marbre de Carrare (4). Ses deux fils étant morts durant leur enfance, ce sont ses filles, Louise, la célèbre duchesse d’Enville, et Marie Élisabeth, qui hériteront : la première de La Roche-Guyon, la seconde de Liancourt. Ainsi à la mort de son père, Marie Élisabeth reprend, avec son cousin et mari le duc d’Estissac, le marquisat qui sera confié trois ans plus tard à leur fils aîné, François Alexandre Frédéric.

L’usine Bajac à Liancourt était située sur l’emplacement exact des manufactures du Duc, le long de la route de Paris et du parc. Photo : DR

Les gadzarts prennent la relève

Le premier gadzarts à prendre la relève est Junius Perot (Ch. 1817). Ce Liancourtois est le trait d’union entre les La Rochefoucauld et les grands gadzarts, ceux de Liancourt. Dès 1823, à 19 ans, il est le dernier secrétaire du duc François XII, 76 ans, et son zélé collaborateur dans les manufactures où il enseigne le soir. Adjoint au maire, il est de toutes les manifestations relatives aux Arts & Métiers, notamment lors du centenaire en 1880. Auguste Albaret (An. 1840), grand industriel des machines agricoles (1), dirige ses ateliers à Rantigny (quartier de Liancourt) de 1861 à 1891. En 1871, Antoine Bajac (An. 1864) est l’ingénieur chez Delahaye, puis son associé. Cet industriel renommé, qui a révolutionné la charrue (2), crée notamment son atelier de forge à Liancourt. Fervent admirateur du Duc, Joseph Tosello (Ai. 1884), grand constructeur de moteurs thermiques industriels et agricoles (3), y fonde sa propre usine en 1901. Enfin, la Fondation des Arts a Métiers achète en 1979 la ferme de la Montagne, berceau de l’École, où elle organise le bicentenaire un an plus tard. La Fondation promeut la mémoire et les valeurs de notre «bon duc».

(1) Lire aussi AMMag de mars 2012, p. 52 ; (2) lire AMMag de novembre 2010, p. 42 ; (3) lire AMMag de juin 2016, p. 52.

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De 1765 à 1827 : François XII (1747-1827)

Premier duc de Liancourt (5), notre futur «bon duc» se fait volontiers appeler «Liancourt». Il sera, avec son aïeul auteur des «Maximes», le plus célèbre de la lignée. Il développe encore le domaine qui atteint son apogée avec le parterre anglais sur la colline, les premières manufactures, les expériences agricoles et l’École qu’il ouvre en 1780. En 1792, après avoir activement participé à la Révolution, il est contraint à l’exil. En 1800, à son retour, il réduit des deux tiers son domaine pour restaurer la partie restante et, surtout, implanter d’importantes manufactures. Générant de nombreux emplois, celles-ci reconstitueront sa fortune. Depuis l’assassinat de son cousin en 1792, il est le septième duc de La Rochefoucauld et restera jusqu’au bout le philanthrope des Lumières. Il est le premier La Rochefoucauld à être enterré, à sa demande, dans son parc.

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De 1827 à 1862 : Gaëtan (1779-1863)

Rachetant les parts de ses frères, le benjamin de François XII devient le marquis de Liancourt. Il s’efforce d’en garder le prestige, mais il multiplie ses activités : il est maire de Liancourt, conseiller général, ouvre un hôpital, une Caisse d’épargne, écrit plusieurs livres dont une biographie de son père. Résultat, les florissantes manufactures paternelles périclitent. Une partie du patrimoine est vendue à un industriel de la chaussure, Philippe Latour : la manufacture de cardes, le parterre anglais et la ferme de la Montagne.

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De 1862 à 1874 : François XIV (1794-1874)

Pour tenter d’enrayer la dislocation du domaine par son oncle, le duc François XIV, rachète le marquisat en 1862. C’était déjà lui qui avait inauguré la statue en l’honneur de François XII en octobre 1861, en présence de la population et de nombreux anciens élèves, réunis en Société des anciens — créée en 1846 avec le concours de Gaëtan. Ce neuvième duc est très attaché à Liancourt et aux œuvres de son grand-père. Ce sera le dernier. Élu maire de Liancourt en février 1874, il meurt le 11 décembre de la même année. Conformément à sa volonté, il est enterré au cimetière du village, où de nombreux Liancourtois lui rendent un vibrant hommage.

De 1874 à 1879 : François XV (1818-1879)

Le dixième duc de La Rochefoucauld n’éprouve pas le même attachement à Liancourt que ses aïeux. Élu maire comme son père, il trahit la confiance de la population en s’installant à Montmirail, dans la Marne, où il s’éteint peu après.

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De 1879 à 1919 : François XVI (1853-1925)

À 66 ans, le onzième duc vend le domaine en 1919 à la firme Austin, coupant les liens qui unissaient la famille à la ville de Liancourt. Il avait pourtant participé à l’hommage rendu par la municipalité à François XII en 1880 pour le centenaire de l’École. Une délégation impressionnante d’anciens élèves évoqua le «berceau de l’École des Arts et Métiers». Les locaux de l’ancienne filature avaient été vendus en 1896, puis le château et le parc loués en 1902 à l’École de l’Île-de-France qui ne renouvellera pas son bail après la Première Guerre, précipitant la vente totale de 1919. Pendant ce temps, le duc fait réparer son château à La Rochefoucauld, en Charente, et s’y retire non sans y avoir transféré la vasque du duc Alexandre ! Il abandonne au milieu des terres vendues à des agriculteurs la tombe du célèbre duc de Liancourt. Il faudra attendre 1949 pour que les anciens élèves et la commune transfèrent, avec l’accord de la famille, ses cendres au cimetière. Là, il rejoint son petit-fils, François XIV, et son dernier secrétaire, Junius Perot (Ch. 1817), inhumé dans la tombe mitoyenne depuis 1893.

(1) Lire aussi AMMag de mai 2018, p. 50.
(2) Lire aussi AMMag de février 2016, p. 56.
(3) Lire aussi AMMag de mai 2016, p. 59.
(4) Lire aussi AMMag d’octobre 2017, p. 64.
(5) Lire aussi les six épisodes parus chaque mois dans AMMag entre mai (p. 50) et décembre 2018 (p. 70).

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