1747-1768 : François, l’enfant des Lumières

AMMag commence une série en six volets consacrée à la vie de François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld, né en 1747 et mort en 1827. Cet homme des Lumières, référence éclairante de tous les gadzarts, a fondé notre École en 1780. Ce premier épisode est consacré à l’enfance et à l’adolescence de notre «bon Duc», jusqu’à ses 21 ans.

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Au cœur de l’hiver, le cri d’un nouveau-né retentit dans les couloirs glaciaux du château de La Roche-Guyon (de nos jours dans le Val-d’Oise). Nous sommes le mercredi 11 janvier 1747, Louis XV a 37 ans et il est amoureux de la Pompadour depuis un an et demi. Ce premier cri est celui de François, fils de Marie Élisabeth de La Rochefoucauld, 28 ans, et de son cousin, Louis de La Rochefoucauld de Roye, 51 ans. En se mariant dix ans plus tôt, ces deux-là ont réuni les deux branches de la maison de La Rochefoucauld, séparées depuis le XVIe siècle à cause des deux fils de François III : celle de l’aîné, François IV, et celle de son demi-frère, Charles de La Rochefoucauld de Roye.

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Antoinette de Pons (1560-1632) et (en arrière-plan) son second époux Charles du Plessis-Liancourt (1551-1620) ont été les maîtres d’œuvre du domaine de Liancourt au XVIIe siècle. Leurs priants sont conservés dans l’église du bourg.

La Charente pour source

L’origine de cette illustre famille, dont la devise est «c’est mon plaisir», remonterait au XIe siècle, dans les seigneuries de Charente. La descendance de Foucauld 1er, seigneur de La Roche (en Angoumois), prendra le nom de La Rochefoucauld au XIIe siècle. Quant à la tradition familiale qui veut que tous les fils aînés se prénomment François, elle a été instaurée à la fin du XVe siècle par le baron François de La Rochefoucauld, parrain en 1494 du futur roi François 1er, devenu chambellan et comte en 1515.

Trois familles du XVIe siècle vont se rapprocher de plus en plus durant un siècle : La Rochefoucauld, de Silly et du Plessis. Puissant de la province d’Angoumois, le quatrième François de La Rochefoucauld était en effet contemporain d’Henri de Silly, comte de La Roche-Guyon, et de Charles du Plessis, seigneur de Liancourt. Henri de Silly avait épousé Antoinette de Pons, marquise de Guercheville (de nos jours en Seine-et-Marne). En 1586, alors que le couple vient de donner naissance à un fils, Henri de Silly meurt au combat. Huit ans plus tard, après avoir repoussé les avances de l’empressé roi Henri IV («Je ne suis pas d’assez bonne maison pour être votre femme, mais de trop bonne maison pour être votre maîtresse», lui aurait-elle dit), la veuve Antoinette de Pons décide de se remarier avec Charles du Plessis-Liancourt.

Antoinette et Charles relient les branches

Le couple sera l’artisan principal du domaine de Liancourt les Belles Eaux (Oise) et du rapprochement avec la famille de La Rochefoucauld grâce à ses enfants : Roger, né en 1598, et Gabrielle. Au décès de son fils aîné (François de Silly) en 1628, Antoinette hérite du château de La Roche-Guyon et apporte ainsi aux Plessis-Liancourt ce beau domaine situé sur la Seine, aux portes de la Normandie. Le second fils d’Antoinette, Roger du Plessis, et, surtout, Jeanne de Schomberg, qu’il a épousée en 1620, seront les maîtres d’œuvre du bel hôtel de la rue de Seine, à Paris (6e), puis des superbes jardins et fontaines de Liancourt qui feront l’admiration de l’Europe vers 1640. La fille, Gabrielle, a, elle, épousé en 1611 le fils de François IV de La Rochefoucauld. C’est ce cinquième François de La Rochefoucauld qui sera fait duc en 1622. Du couple est né, en 1613, le célèbre auteur des «Réflexions ou Sentences et Maximes morales», titre abrégé en «Maximes» de La Rochefoucauld. Lui-même engendrera François VII de La Rochefoucauld, qui fut proche de Louis XIV. Cet arrière-petit-fils d’Antoinette de Pons épousera sa cousine, Jeanne Charlotte du Plessis-Liancourt en 1659. Elle-même arrière-petite-fille d’Antoinette de Pons, Jeanne est la petite-fille de Roger du Plessis et de Jeanne de Schomberg. Seule héritière de la famille du Plessis-Liancourt, elle apporte à la famille de La Rochefoucauld les domaines de La Roche-Guyon, de Liancourt et l’hôtel parisien de la rue de Seine(1). La maison de La Rochefoucauld devient ainsi l’une des plus importantes du royaume.

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La descendance de Foucauld 1er, seigneur de La Roche. Le Duc représente la 25e génération de cette illustre famille dont l’origine remonterait au Xe siècle. Cet arbre généalogique est peint sur un mur du château familial en Charente.
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Les parents du Duc, Louis de La Rochefoucauld de Roye, grand maître de la garde-robe du roi Louis XV, et Marie Élisabeth de La Rochefoucauld.

C’est ainsi que nous arrivons au XVIIIe siècle, en cet an de grâce 1747, en pleine guerre de Succession d’Autriche et à ce cri de nouveau-né poussé dans le château de La Roche-Guyon. Avec sa sœur, Émilie, née cinq ans plus tôt, et son frère Armand, qui naîtra un an plus tard, ce bébé forme la 25e génération des La Rochefoucauld. Leur père, Louis François Armand de La Rochefoucauld de Roye, est devenu duc d’Estissac à son mariage. Il est grand maître de la garde-robe de Louis XV, qu’il voit chaque jour. Leur mère, Marie Élisabeth de La Rochefoucauld, dite mademoiselle de La Roche-Guyon, est la deuxième fille du duc Alexandre. Ce grand-père maternel a 57 ans. Il est le petit-fils de François VII et fils de François VIII, qui, à la demande de Louis XIV, a épousé en 1679 Madeleine Le Tellier de Louvois, fille d’un marquis ministre. Un mariage qui a renforcé encore la maison de La Rochefoucauld. Sur les dix enfants du couple, tous les garçons, sauf Alexandre, sont morts de la «petite vérole» (variole), dont deux François. Au décès de son père en 1728, c’est donc Alexandre qui est devenu, à 38 ans, le 5e duc de La Rochefoucauld — en dépit de son prénom. Ce passionné des sciences naissantes, capitaine de vaisseau, entreprendra de grands travaux tant à La Roche-Guyon qu’à Liancourt. Pour le jeune François de La Rochefoucauld, qui avait 15 ans à la mort de son grand-père, Alexandre restera un exemple. Il a hérité de nombreux traits de sa personnalité.

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L’épouse du Duc, Sophie Félicité de Lannion. Elle a 18 ans et lui 17 ans, lorsqu’ils se marient le 14 septembre 1764 en l’église de Liancourt.

Sa tante tient salon

La tante Louise du bébé, sœur aînée de sa mère, dite mademoiselle de La Rochefoucauld, est, elle, la brillante duchesse d’Enville (ou Anville, de nos jours en Charente). Cette femme extrêmement cultivée tient un salon réputé où elle reçoit les personnalités les plus éminentes de son temps. Elle est notamment l’amie de Turgot, économiste, de Condorcet, mathématicien, ou de Mably, philosophe. Tous trois hommes politiques et figures des Lumières. Quatre ans plus tôt, avec son cousin Jean-Baptiste, elle a eu un fils, Louis Alexandre. Les deux cousins germains, Louis et François, vivront leur enfance au milieu de cette extraordinaire ambiance des Lumières, qui éclaira le siècle et leurs esprits. Le cousin Louis deviendra le 6e duc de La Rochefoucauld au décès du grand-père, en 1762. En effet, une faveur de Louis XV avait permis, en 1732, que la transmission du titre de duc, qui honore les plus grands seigneurs après la famille royale, puisse se faire par les filles à condition qu’elles contractent mariage avec un La Rochefoucauld.

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Lors d’un voyage en Angleterre
en 1768, le duc Louis Alexandre de La Rochefoucauld (assis) et son cousin François Alexandre Frédéric, duc de Liancourt.

Les années passent. Assez beau garçon, grand, souffrant d’un léger défaut de prononciation, le jeune François Alexandre de La Rochefoucauld entre dans des écoles et collèges militaires. À 16 ans, il est reçu dans ce qui deviendra l’école militaire préparatoire de La Flèche (futur Prytanée), dans la Sarthe. Réfléchi et mature, il recherche de préférence la compagnie d’hommes instruits des Lumières français ou étrangers, ce qui le distingue des courtisans aux mœurs dépravées qui gravitent autour du roi. Il se marie très jeune, à 17 ans, le 14 septembre 1764 en l’église de Liancourt avec Félicité Sophie de Lannion, 18 ans, issue de la noblesse bretonne et qui a «son tabouret» chez la reine, Marie Leszczynska. Ils auront quatre enfants : François en 1765, Alexandre en 1767, Aglaé Émilie en 1774 et Frédéric Gaëtan en 1779. Ses parents confient à François Alexandre la gestion du domaine de Liancourt, dont il sera le premier duc à 18 ans, en 1765. Vers 20 ans, le jeune père commence à voyager pour compléter son instruction par l’observation et le contact avec d’autres expériences et habitudes. Dans la Grande-Bretagne de George III, son sérieux et sa curiosité sont appréciés.

En 1768, alors que le vieux Voltaire, exilé en Suisse, a déjà publié «Candide» ou son «Dictionnaire philosophique portatif» et que le jeune marquis de Sade est à nouveau arrêté, Louis de La Rochefoucauld de Roye obtient pour son fils de 21 ans la charge de grand maître de la garde-robe de Louis XV, 58 ans. Dans le sillage des Lumières, François Alexandre de La Rochefoucauld est déjà contre le pouvoir absolu et pour le progrès. Et il est armé pour y prendre part.

recherches-la-vie-duc-la-rochefoucauldLa saga du Duc

Plusieurs événements conjoncturels ravivent la mémoire de notre Duc, sa personnalité, son éthique et ses valeurs, étonnamment adaptées au monde futur : les réflexions gouvernementales sur l’entreprise du futur et son rôle social et environnemental; le bicentenaire de la Caisse d’épargne, qu’il a fondée ; la promotion 217 de l’Ensam, celle du 100 000e gadzarts ; la grande exposition que l’Établissement public de coopération culturelle du château de La Roche-Guyon consacrera au duc, intitulée «Non, Sire, c’est une révolution !» ; ou un projet de documentaire de 52 minutes produit par la Soce et la Fondation Arts et Métiers, etc. «AMMag» rendra compte de ces événements en temps et en heure et consacre dès à présent les six prochaines «Mémoire(s) de gadzarts» de la rubrique «Histoire & Patrimoine» à la vie du fondateur et premier inspecteur général des Écoles d’Arts et Métiers. Après ce premier chapitre consacré à l’enfance, en paraîtront cinq autres, découpés ainsi :

• de 1768 à 1789, l’homme des Lumières ;

• de 1789 à 1791, l’homme de la Constituante ;

• de 1792 à 1799, l’exilé ;

• de 1800 à 1815, l’industriel et l’inspecteur général des Arts et Métiers ;

• de 1815 à 1827, le philanthrope.


(1)
Démoli en 1825, lors d’une opération de lotissement rue des Beaux-Arts.

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