1768-1789 : L’homme des Lumières en action

Voici le deuxième des six volets consacrés à la vie de François de La Rochefoucauld, duc de Liancourt, né en 1747 et mort en 1827. Ce mois-ci, AMMag retrace l’existence aux multiples facettes du fondateur de notre École, jusqu’à ses 42 ans, à la Révolution française.

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Ouverture des états généraux le 5 mai 1789. Le duc de Liancourt y était présent en tant que député de la noblesse du bailliage de Clermont-en-Beauvaisis.

Grâce à son père, François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld est associé, dès 1768, à la charge de grand maître de la garde-robe de Louis XV. À 21 ans, il est donc souvent à Versailles, principalement chez le duc de Choiseul. Le Premier ministre accueille en effet comme un fils le jeune duc de Liancourt et l’aide à faire sa cour au roi. Mais, deux ans plus tard, notamment pour plaire à sa dernière maîtresse, Madame du Barry, Louis XV exile Choiseul à Chanteloup (Indre-et-Loire). Fidèle en amitié, Liancourt suit Choiseul dans son château tourangeau et se fait rare à Versailles, où le roi lui montre un visage sévère. Avec sa droiture et son caractère déjà bien trempé pour ses 23 ans, il affirmait éprouver une certaine noblesse à sa disgrâce de cour. Et, quatre ans plus tard, dans son récit de l’agonie du roi de 64 ans, en 1774, des suites de la variole, il ne s’embarrasse guère de compassion. Quand Louis XVI, 19 ans, succède à son grand-père, il en devient l’ami sincère et retrouve l’honneur de sa charge.

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La duchesse d’Enville. C’est dans le salon de sa tante que François de La Rochefoucauld rencontre les grands esprits de son temps. Parmi eux, François Quesnay, le fondateur de l’école des physiocrates dont il s’inspirera pour mener son projet de développement agricole et industriel à Liancourt.

Sa carrière militaire ne le passionne pas

Depuis ses études à l’école militaire de La Flèche (Sarthe), François de La Rochefoucauld doit consacrer au minimum quatre mois par an aux différentes garnisons où il est affecté. Capitaine à 18 ans, maître de camp à 23, il prend le commandement du régiment dragons qui porte le nom de La Rochefoucauld, avant d’être fait brigadier à 34 ans en 1781. Au décès de son père en 1783, il devient gouverneur militaire de Bapaume (Pas-de-Calais) et duc d’Estissac (Aube). Il interrompt son activité d’officier cinq ans plus tard, après une mutation non désirée, et démissionne de sa fonction de Bapaume en 1789. En fait, l’armée ne l’intéresse guère plus que la cour. Son esprit des Lumières le conduit plutôt à fréquenter l’hôtel familial de la rue de Seine, à Paris, et le salon de sa brillante tante, la duchesse d’Enville. De ses séjours en Grande-Bretagne, il est rentré fasciné par les arts industriels et les nouveaux procédés d’agriculture. Il est convaincu que ces progrès techniques contribueront au bonheur du peuple. Animé d’une forte volonté, il mène dès lors des actions concrètes en ce sens sur son domaine de Liancourt (Oise) : activités agricoles, industrielles, éducatives et sociales, tout y sera réformé avec enthousiasme.

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Au matin du 15 juillet 1789, le duc de Liancourt informe le roi sur la situation à Paris. «C’est une révolte ?» demande Louis XVI. «Non, sire, c’est une révolution !» lui répond le Duc.

Inspiré par les idées de François Quesnay, le fondateur de l’école des physiocrates (précurseurs du libéralisme économique) qu’il a rencontré chez sa tante, et sur les conseils avisés de son ami Arthur Young, agronome britannique, François de La Rochefoucauld cherche à améliorer les productions de son vaste domaine en testant de nouveaux procédés. Ses succès seront divers : très limités dans la culture de la pomme de terre dès 1780, meilleurs dans la transformation des jachères en prairies artificielles, intéressants dans le morcellement de ses terres qu’il afferma aux Liancourtois indigents. Entre 1789 et 1790, il transpose les méthodes britanniques dans un véritable projet de «ferme anglaise» intégrée dans sa ferme de Bailleval. Les débuts furent prometteurs, mais le projet sera stoppé dans l’après-Révolution.

Promoteur de l’enseignement technique

De l’étranger, notamment après un nouveau séjour en Grande-Bretagne en 1779, à 32 ans, il est revenu déterminé à mettre en œuvre ses deux passions : l’industrie et l’enseignement technique. Novateur, ce dernier, est, pour lui, indissociable de l’industrie et l’ensemble «utile au progrès et au bien commun de la société». François de La Rochefoucauld avait en effet rapidement compris ce que signifiait la toute nouvelle révolution industrielle. L’industrie et ses manufactures conduisaient, imagina-t-il, à former des hommes joignant «l’habileté de la main à l’intelligence de la science», liant «le savoir au savoir-faire». Le concept avant-gardiste des écoles d’Arts et Métiers était né, mais sa mise en œuvre fut progressive, nécessitant une attention constante du Duc jusqu’à la fin de sa vie. La genèse de l’École d’Arts et Métiers se tient en 1780 dans l’une des fermes du Duc, 33 ans, sur les hauteurs de Liancourt, la ferme de la Montagne. «Souviens-toi, mon enfant, répète-t-il à ses élèves, que, lorsque tu sauras un métier, ta fortune sera faite.»

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La genèse des écoles d’Arts et Métiers remonte à 1780 dans l’une des fermes du Duc, sur les hauteurs de Liancourt, la ferme de la Montagne, aujourd’hui propriété de la Fondation Arts et Métiers. La tour abrite de nos jours une partie du musée des Gadzarts.

En parallèle, François de La Rochefoucauld installe quelques unités de production, plus artisanales qu’industrielles, avec un objectif surtout social : il veut créer des emplois pour combattre la misère du peuple. Il fonde une tuilerie-briqueterie, un moulin à blé, seize ateliers de tissage occupant chacun dix fileuses, à Liancourt et à Rantigny. Les sites seront regroupés à Rantigny en 1786, lorsque l’école de la Montagne de Liancourt sera officialisée École des enfants de l’armée le 10 août, par ordonnance royale. La nouvelle école reçoit alors davantage d’élèves et le Duc en est nommé inspecteur.

Il sent la Révolution venir

À l’approche de la Révolution, François de La Rochefoucauld veut en être. Élu député aux états généraux du royaume (réunissant trois ordres : la noblesse, le clergé et le tiers-état), le 9 mars 1789, dès le premier tour par la noblesse du bailliage de Clermont-en-Beauvaisis, il rédige un cahier de doléances. Le 5 mai, lors de l’ouverture solennelle, il partage l’opinion d’une minorité de la noblesse. Ce partisan éclairé des idées généreuses vote le lendemain pour la vérification des pouvoirs des trois ordres. La situation financière du royaume est désastreuse. Au sein du gouvernement désorienté, les dissensions éclatent. Aux trois ordres se substitue une Assemblée nationale, la Constituante. Soucieux de ne pas s’opposer frontalement au roi, le 25 juin, le Duc refuse cependant de rejoindre la chambre commune pour le serment du jeu de Paume.

Le 14 juillet, après deux jours d’émeutes suite au renvoi du ministre Jacques Necker par le roi, des milliers de Parisiens en colère se dirigent vers la Bastille, forteresse censée contenir de la poudre. Après avoir fait feu sur la foule, les gardes sont massacrés à leur tour. Le même jour, revenu bredouille d’une partie de chasse, dans son journal intime, le roi écrit : «Rien.» Conscient de la crise et de ses enjeux, François de La Rochefoucauld le réveille le lendemain à 8 heures et l’informe. «C’est une révolte ?» demande Louis XVI. «Non, sire, c’est une révolution !» répond le Duc.

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