1800-1815 : L’industriel et inspecteur général

Retour en France pour ce cinquième des six volets(1) consacrés à la vie du Duc. François de La Rochefoucauld y reprend ses actions pionnières dans l’industrie et l’enseignement technique. À 60 ans, il est nommé inspecteur général des Écoles impériales d’ Arts et Métiers.

Quand il revient en France en 1800, à 53 ans, après huit années d’exil, c’est un Duc quasi «ruiné» qui retrouve à Liancourt son château, son parc et ses manufactures en piteux état. Depuis le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799), Bonaparte est le Premier consul de la République. Déterminé et passionné, La Rochefoucauld va consacrer son énergie à relancer et moderniser ses activités industrielles jusqu’à la seconde abdication en 1815 de celui qui sera devenu l’empereur Napoléon Ier.

De la manufacture à l’industrie

Le Duc réduit son château et son parc des deux tiers et les valorise. Les manufactures sont dotées d’équipements et de technologies à la pointe. Avec 32 machines à carder, 32 «mule jenny» (car il remplace les jeannettes de 1790 par ces machines à filer à énergie hydraulique perfectionnées par les Britanniques) et 11 lisseuses (machines à lisser les fibres dites «troffels»), le tout formant 7 000 broches, il obtient l’une des cinq plus importantes filatures de coton de France. Quatre ans plus tard, la carderie est abritée par un nouveau bâtiment construit en majorité avec les matériaux récupérés des parties supprimées du château. Et elle est équipée de 30 des meilleures machines du marché, celles de la firme Lesvier de Troyes. La renommée de la «petite» carderie, devenue la plus importante de France, grandit vite et elle vend beaucoup, en France comme ailleurs. En 1805, dans l’ancienne carderie, La Rochefoucauld installe une fabrique de bas, de calicots et de bonneterie. Et pour accroître valeur ajoutée et qualité, il inaugure une importante tréfilerie. Mue par un manège, elle sert à préparer les pointes des cardeuses tandis qu’une corroierie permet de travailler peaux et cuirs (voir l’illustration p. 67).  De 1802 à 1810, la politique lui est profitable puisque le blocus continental contre la Grande-Bretagne favorise les productions nationales, dont les siennes. Plus de 600 personnes, en majorité des enfants (une pratique courante à l’époque), sont employées dans ces seules manufactures — Liancourt ne connaissant plus ni chômage ni grande misère. La Rochefoucauld en confie la direction à Monsieur Poilleux, qui le seconde d’abord comme comptable, puis comme associé après 1814 et la reconstitution de sa -fortune. Cet aspect peu connu du Duc, celui d’un industriel performant, a été salué dans l’éloge funèbre prononcé par le baron Dupin le 30 mars 1827 : «La Rochefoucauld-Liancourt est le premier fabricant qui ait offert cet exemple à la France.»

Un patron social et libéral

Dans ses manufactures, le duc met en œuvre les idées qu’il proposait déjà lorsqu’il présidait le comité de Mendicité à la Constituante(1). Par exemple, il invente et met en place une sorte de complémentaire santé. Cette mutuelle fonctionne grâce à une retenue de 2% appliquée sur la paie de chaque ouvrier qui, en cas de maladie certifiée par un médecin, reçoit un tiers de son salaire par jour d’arrêt. Lui-même salarié, ce médecin soigne gratuitement les ouvriers malades et fait des visites dans les ateliers. Avec les économies, certains arrivent à acheter un lopin de terre ou à améliorer leur habitation

Le transfert à Compiègne

Le 10 août 1786, Louis XVI avait officiellement nommé François de La Rochefoucauld inspecteur de l’école des Enfants de l’armée, école que le Duc avait créée dans sa ferme de la Montagne, à Liancourt(1). Durant son exil, en 1795, l’établissement a été transféré de la ferme au château et pris le nom de Collège national de Liancourt. À son retour, il appuie fermement la demande, restée lettre morte, de son directeur Crouzet : il faut transférer les élèves dans un lieu mieux adapté. Avec l’aide de son ami Talleyrand, il obtient l’accord du ministre de l’Intérieur, Lucien Bonaparte, et du Premier consul lui-même. C’est ainsi que, fin juillet 1800, l’école est déplacée dans le château vide de Compiègne. Le Duc réintègre alors son château de Liancourt et l’école bénéficie de locaux plus vastes et plus sa-lubres. Rebaptisée Collège national de Compiègne, cette dernière devient rapidement la quatrième section du Prytanée militaire et, enfin, le 25 février 1803, elle prend le nom d’École d’Arts et Métiers. La décision est signée par Bonaparte sur proposition du ministre Chaptal, qui fait siens les principes de son ami le Duc : il s’agit de «former des hommes alliant les connaissances générales et l’habileté d’exécution, de donner un métier solide pour soutenir les élèves les moins fortunés». Et le Premier consul d’ajouter qu’il s’agit de «former aussi de véritables sous-officiers de l’industrie».

Les élèves de Compiègne, puis de Châlons portent un uniforme qui n’est pas sans rappeler ceux de l’armée impériale.

Les débuts à Compiègne sont difficiles : comme les effectifs grandissent, les insoumissions d’élèves se multiplient, la direction change trois fois en trois ans, des jalousies naissent entre professeurs des matières théoriques et ceux des ateliers. De plus, Napoléon Ier veut disposer des lieux. Chargé d’une mission d’audit de l’école, le Duc rend un rapport précis et non complaisant à l’empereur. Ce qui pousse ce dernier à signer, le 5 septembre 1806, le décret de transfert de l’école impériale d’Arts et Métiers de Compiègne à Châlons-sur-Marne — le déplacement aura lieu fin décembre 1806 avec 460 élèves. Le lendemain, 6 septembre 1806, l’empereur le nomme inspecteur de l’École impériale. Il occupera officiellement la fonction d’inspecteur général du 1er janvier 1807 au 9 juillet 1823. Ainsi, à 60 ans, La Rochefoucauld redevient, vingt ans après sa première nomination par Louis XVI, inspecteur de sa «chère école». En mars 1804, une deuxième école avait été créée à Beaupréau, dans le Maine-et-Loire, mais elle ne fonctionnera qu’en 1811 avant d’être transférée à Angers en 1815, durant les Cent-Jours.

Le 14 septembre 1806, une semaine après avoir été nommé, le Duc préside la distribution des prix à Compiègne. Il y prononce son discours fondateur d’inspecteur : «Cet établissement, d’un genre unique dans le monde connu, sera le foyer où va de plus en plus s’échauffer le génie et se préparer le triomphe de l’industrie nationale ; il doit être aussi l’asile sacré où se conservera, où se propagera une morale pure et sévère […].»(2)

Une attention quasi paternelle

Consacrant beaucoup d’énergie et une attention quasi paternelle à «ses écoles», La Rochefoucauld-Liancourt en dresse chaque année le bilan. Il fixe les objectifs, en particulier l’amélioration de la qualité et de la valeur commerciale des productions : l’excellence est obtenue assez rapidement, notamment par les ateliers d’ébénisterie et d’horlogerie de Châlons qui décrochent récompenses et commandes prestigieuses. En 1814, sa mission est étendue au Conservatoire des Arts et Métiers.

Une correspondance très nourrie, presque quotidienne, entre l’inspecteur général et ses directeurs d’école — en particulier avec ses «amis», Labâte à Châlons et Mollard à Angers — a été conservée. Ainsi, on sait que le Duc s’intéresse aux anciens élèves, qu’il les aide à trouver un emploi, notamment en ouvrant les portes de ses nombreuses relations — ces jeunes ne le sollicitent jamais en vain. En conséquence, l’affection quasi filiale des élèves envers leur «bon Duc» ne se démentira jamais !

L’emplacement des manufactures de Liancourt au début du XIXe siècle. À son retour d’exil, le Duc
a mis en culture les deux tiers du parc et remanié profondément les bâtiments de son château. Une partie des matériaux a été réutilisée pour construire ou agrandir ses manufactures. Cette représentation est extraite de la reconstitution établie et dessinée par Fabien Bellagamba en 2018 à partir du plan d’état-major de 1821 et grâce aux travaux menés par la Fondation AM avec le concours de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) et des «Amis de l’Histoire».

(1) Lire aussi AMMag de mai 2018, p. 50 ; de juin-juillet 2018, p. 60, de septembre 2018, p. 76 et d’octobre 2018, p. 62.

(2) Lire aussi AMMag de juin-juillet 2017, p. 60.

Sources et compléments documentaires : archives de la Fondation Arts et Métiers, de la Marne et de l’Oise ; «Livre d’or» Arts et Métiers ; AMMag, rubrique «Histoire & Patrimoine» ; «l’Inspection générale de l’enseignement technique 1806-1980», par Guy Caplat, aux éditions L’Harmattan, novembre 2016 ; «les Arts et Métiers, la science en action», série «Révolutions d’amphi», «le Monde», 31 juillet 2017.

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