1815-1827 : Philanthrope jusqu’au bout

C’est le dernier des six volets(1) consacrés à la vie de François de La Rochefoucauld-Liancourt, «notre bon Duc». Jusqu’à son dernier souffle, à 80 ans, il met toute son énergie au service des autres, notamment à celui des plus pauvres. Son décès, fin mars 1827, est suivi d’obsèques mouvementées.

Sous la Première Restauration, quand, entre l’abdication de Napoléon Ier et les Cent-Jours, Louis XVIII reprend le pouvoir, François de La Rochefoucauld- Liancourt redevient pair de France. L’image et la fortune de sa maison reconstituées, il peut, à 68 ans, se consacrer totalement à ce qu’il a de plus cher depuis sa jeunesse sous les Lumières : agir concrètement au service du bien public. Il reprend et applique toutes les idées révolutionnaires du comité de Mendicité qu’il présidait à l’Assemblée(1). En imposant la vaccination contre la variole (lire l’encadré page ci-contre), il contribue à sauver des milliers de vies.

L’enseignement mutuel

La Rochefoucauld-Liancourt anime un nombre impressionnant d’organismes ou de sociétés jusqu’à sa mort. Nommé inspecteur général au conseil d’administration des Hôpitaux de Paris en 1814, il correspond quasi quotidiennement avec le directeur général. On décèle un souci d’efficacité dans ses lettres et même un goût prononcé du détail. Il préside à plusieurs reprises le concours de l’internat et devient membre associé de l’académie de Médecine en 1820.

Toujours désireux d’instruire le peuple, il prête aussi une attention quotidienne et quasi paternelle à ses «chères écoles» d’Arts et Métiers, dont il est l’inspecteur général — sa fonction a été étendue au Conservatoire des Arts et Métiers en 1814. À la fin des Cent- Jours, en 1815, il joue un rôle majeur dans la diffusion d’une méthode éducative des masses importée d’Inde par Andrew Bell et mise en oeuvre en Grande-Bretagne par l’instituteur Joseph Lancaster : l’enseignement mutuel(2). En juin, à la veille de Waterloo, avec notamment Ampère ou Hachette, il fonde la Société pour l’instruction élémentaire. Jusqu’en 1820, 1 500 écoles mutuelles seront créées en France pour plus d’un million d’élèves. À Liancourt, quatre écoles de ce type sont ouvertes, dont une pour les ouvriers adultes des manufactures du Duc.

La Rochefoucauld-Liancourt est aussi inspecteur des prisons. Inspiré par celles de Philadelphie, qu’il décrit comme des «maisons de travail et de repentir», son idée est de préparer la réinsertion des prisonniers par le travail et l’instruction, au-delà du seul châtiment. Il dirige une prison pilote en 1814 et se montre très actif au conseil général des Prisons en 1819. En 1817, il est nommé censeur de la Société d’encouragement pour l’industrie — il faisait déjà partie du Conseil des fabriques et manufactures depuis 1810. Avec son ami Benjamin Delessert, alors industriel, il est à l’origine de la Caisse d’épargne, créée en 1818 et qu’il présidera jusqu’à son décès.

«La vaccine», 1822. Cette réplique du tableau original de Constant Desbordes (1761-1827) représente une vaccination au château de Liancourt. Elle a été remise par le musée des Hôpitaux de Paris le 7 mai 2000 au Musée national gadzarts de Liancourt pour commémorer le 200e anniversaire de la mise en place par le Duc, le 11 mai 1800, du Comité national de la vaccine.

Son combat contre la variole

Éradiquée en 1977 grâce aux campagnes mondiales de vaccination, la variole, maladie infectieuse d’origine virale, très contagieuse, a tué par milliards depuis le IVe millénaire avant J.-C. Au XVIIIe siècle, plus meurtrière que la peste, elle touche 80 % des Européens. Elle est surnommée «petite vérole» — la «grande vérole» étant la syphilis. En 1727, Voltaire prône déjà l’inoculation d’un virus affaibli — la variolisation est pratiquée en Chine depuis le XIe siècle.

En mai 1796, un médecin de campagne anglais, Edward Jenner, inocule par scarification du pus de la vaccine des vaches, maladie apparentée à la variole humaine mais bénigne. Il prélève du pus sur la main d’une femme infectée par sa vache et l’inocule à James Phipps, 8 ans. Une seule pustule se forme, dont l’enfant guérit très vite. Trois mois plus tard, le médecin lui inocule la véritable variole, sans aucun effet sur l’enfant.

Dès son retour d’exil en 1800, La Rochefoucauld-Liancourt fonde le Comité national de la vaccine grâce à une souscription publique. En dépit de l’opposition d’une partie du corps médical et de l’Église, il prône sans relâche la vaccine dans l’Empire français et dans le reste de l’Europe. À Liancourt, la première vaccination publique et gratuite contre la variole a lieu le 17 pluviôse an IX (6 février 1801). En avril 1804, le Duc crée la Société pour l’extinction de la petite vérole en France par la propagation de la vaccine et, le 10 mai 1811, le propre fils de Napoléon Ier est vacciné.

L’esprit des Lumières jusqu’à la fin

En 1819, c’est lui qui préside le jury de la 5e Exposition des produits de l’industrie française et, la même année, il intègre le conseil général de l’Agriculture. En 1821, il est membre titulaire de l’académie des Sciences et participe à la création d’une grande oeuvre d’assistance : la Société de morale chrétienne, qu’il préside, rassemble protestants et libéraux opposés aux ultraroyalistes. Son opinion, éclairée jusqu’au bout par l’esprit des Lumières, tranche avec la tentation «réactionnaire de la fin de la Restauration». Après la chute d’Armand-Emmanuel du Plessis de Richelieu, en effet, le député ultraroyaliste Joseph de Villèle est nommé ministre des Finances, puis président du conseil. L’esprit ouvert et libéral de La Rochefoucauld-Liancourt lui vaut les foudres de ce gouvernement qui prône un retour à une monarchie autoritaire. Après cette disgrâce ministérielle, le Duc reçut plusieurs messages de sympathie, dont celui du futur Louis-Philippe Ier, un des premiers à lui rendre visite à Liancourt. Grâce à ses amis présents dans les administrations, il continue à oeuvrer dans l’ombre pour le bien public, notamment pour les écoles d’Arts et Métiers. Il conserve aussi jusqu’à son décès ses fonctions indépendantes du gouvernement : académies des Sciences et de Médecine, Caisse d’épargne et Société de morale chrétienne.

Jacques-Joseph Corbière, ministre de l’Intérieur du gouvernement Villèle. L’homme signa la disgrâce du Duc en le démettant de toutes ses fonctions publiques en juillet 1823.

Les foudres ultraroyalistes

Effrayé par les écoles du peuple et la propagande que représente leur succès, Jacques-Joseph Corbière, ministre de l’Intérieur du gouvernement ultraroyaliste Villèle, veut «la tête du duc de La Rochefoucauld-Liancourt» et fermer l’école de Châlons — qui symbolise la revanche des classes ouvrières. Le 26 juin 1823, une ordonnance brutale exige le transfert de cette école à Toulouse (d’où Villèle est originaire) et supprime l’inspection générale des Écoles d’Arts et Métiers. Six mois plus tard, la moitié des membres du conseil des Prisons est renouvelée. Prenant les devants, le Duc démissionne de ce conseil et s’oppose au transfert à Toulouse — qui sera annulé par Charles X en 1824. Furieux, Corbière invalide le 14 juillet 1823 toutes les fonctions publiques du Duc : inspection du Conservatoire des Arts et Métiers, conseils des Prisons, des Manufactures, de l’Agriculture, des Hospices de Paris, de l’Oise. Le lendemain, le duc «prend acte» et s’étonne avec autant de panache que d’ironie que sa présidence du comité pour la Propagation de la vaccine ait pu «échapper à la bienveillance de [son] Excellence». Le pouvoir supprime alors rageusement ce comité !

Médaillon contenant une rosace faite à partir des mèches de cheveux du Duc. Conservé précieusement à l’hôtel d’Iéna, siège de la Soce, il a été la propriété de Junius Pérot (ch. 1817), secrétaire et fidèle collaborateur du Duc (lire AMMag n° 356,
juin-juillet 2013 p. 45).

Une fin rocambolesque

Deux mois après ses 80 ans, alors qu’il était jusqu’alors très actif, le 23 mars, il se sentit brusquement affaibli. Il décéda en sa résidence parisienne du 9 de la rue Royale l’après-midi du mardi 27 mars 1827. Il refusa jusqu’à son dernier soupir certaines pratiques religieuses auxquelles il ne croyait pas : «Je suis d’accord sur le fond, mais non sur la forme.»

Ses obsèques eurent lieu en l’église de Notre-Dame de l’Assomption, rue Saint-Honoré, Paris 1er. Le trajet du corbillard jusqu’à la porte de Clichy, en route vers Liancourt, fut particulièrement mouvementé. Une foule de plus de 50 000 personnes avait répondu à un appel lancé la veille dans le journal «le Constitutionnel» : «Tous les bons citoyens, tous les chefs d’atelier et de manufactures, tous les artistes, tous les ouvriers doivent à la patrie d’accompagner au lieu de sa sépulture les restes d’un de nos grands citoyens.»

Rendant un vibrant hommage au Duc, pris dans un deuil protestataire, les gens du peuple manifestèrent par la même occasion leur hostilité au pouvoir ultraroyaliste en place et à Charles X. Vénérant leur inspecteur et bienfaiteur, les élèves de Châlons et d’Angers voulurent lui rendre un dernier hommage en portant le cercueil. Mais la confrontation avec la police entraîna des heurts et les élèves le firent chuter, l’endommageant gravement. Le cortège arriva dans la soirée à Liancourt et il fallut toute la nuit au menuisier pour réparer les dégâts. Le Duc fut mis en terre le 31 mars au matin à l’emplacement qu’il avait choisi dans son parc. Puis une simple pierre tombale fut apposée. En 1831, le roi Louis-Philippe Ier demanda le transfert des cendres au Panthéon — ce que la famille refusa, respectant la volonté du Duc de reposer au milieu des habitants de son cher Liancourt. Son petit-fils, qui l’admirait, fera réaliser plus tard une petite chapelle, qui portait, inscrite au fronton, la maxime de son aïeul : «Heureux celui qui a compris les besoins du pauvre.» Le domaine sera vendu en 1919, mais ce n’est que trente ans plus tard, en 1949, que la dépouille du Duc, à la demande des Arts et Métiers et de la Commune et en accord avec la famille, rejoindra le tombeau de son petit-fils au cimetière du village.

Les idées du duc de La Rochefoucauld-Liancourt préparèrent la révolution de Juillet 1830. Reconnaissants, les gadzarts sont particulièrement fiers de ce grand homme des Lumières, humaniste de progrès entré dans l’Histoire.

La tombe du Duc au cimetière de Liancourt
(Oise). Sa dépouille y repose, aux côtés de son
petit-fils, depuis 1949.

Sources : la Fondation Arts et Métiers, le «Livre d’or Arts et Métiers», l’exposition «les Vies du duc de La Rochefoucauld- Liancourt» au château de La Roche- Guyon, du 29 septembre au 25 novembre 2018 (lire dans ce numéro notre article p. 80). Merci à Évelyne Dolbet, du Centre historique Arts et Métiers de Liancourt.

(1) Lire AMMag de mai 2018, p. 50, de juin-juillet 2018, p. 60, de septembre 2018, p. 76, d’octobre 2018, p. 62, et de novembre 2018, p. 66.

(2) Un seul maître est nécessaire pour faire fonctionner une école de plus de 800 élèves. Ce système éducatif est structuré sur plusieurs étages, des moniteurs généraux jusqu’aux élèves débutants. Chacun apprend à son niveau et enseigne au niveau inférieur. Un des précurseurs de l’enseignement mutuel fut Charles Démia, prêtre lyonnais du XVIIe siècle.

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