1916 : L’Europe entière dans la tourmente

Notre série consacrée aux gadzarts engagés dans la guerre de 14-18 se poursuit. Épisode 5 : le second semestre 1916 voit grandir les efforts déployés, tels qu’instauration du service militaire obligatoire au Royaume-Uni, impôt sur le revenu en France, industrialisation de la fabrication des matériels et munitions. Les résultats restent désespérants pour tout le monde. La suite en avril.

Atelier de fabrication de munitions. L’artillerie prend une importance croissante avec le feu roulant et les tirs de barrage. L’industrialisation de la fabrication des munitions devient cruciale pour contenir les assauts, voire pour attaquer. Les munitions se diversifient. Et l’approvisionnement du front, par la Voie sacrée à Verdun, reste une épopée à peine croyable. Les cartouches, constituées d’une douille en laiton sertie sur le culot de l’obus (le projectile), sont livrées en caisse réglementaire en bois. Ces obus, par exemple du canon de 75 mm, en fonte à parois épaisses mais à charge explosive limitée (modèle 1897), vont être remplacés par le modèle 1900 en acier à parois plus fines, favorisant un plus grand volume intérieur. Les éclats projetés, nombreux, sont très meurtriers avec le nouvel explosif : la mélinite. Les obus modèle 1917, puis 1918, sont mieux profilés et leur portée, considérablement améliorée, peut atteindre 11 km.

Décidée à la conférence militaire de la Triple-Entente, au grand QG du général Joffre à Chantilly, du 6 au 8 décembre 1915, la grande offensive commence dans la Somme le 1er juillet 1916. Les Français étant mobilisés à Verdun, cette offensive est à dominante britannique avec 28 km de front au nord de la zone d’intervention, pendant que les Français tiennent 12 km au sud. Malgré une formidable préparation d’artillerie de plusieurs jours, de nombreuses défenses allemandes demeurent intactes et les troupes d’assaut britanniques sont hachées par les mitrailleuses ennemies. Ce 1er juillet reste le jour le plus sanglant de leur Histoire. En une demi-heure, la moitié des 60 000 combattants de la première vague sont hors de combat, de même que la moitié des 120 000 attaquants en fin de journée (on compte 20 000 morts et 40 000 blessés). Du 1er au 20 juillet, le front français réalise une bonne partie de sa progression en direction de Péronne. Jusqu’au 3 septembre, le front britannique avance peu. Les Poilus indiquent que les tranchées allemandes ont été abandonnées, pleines de cadavres, lors de l’offensive du 3 septembre. Le 15 septembre, en appui de l’attaque sur Ginchy et Flers, les Britanniques essaient leurs premiers chars d’assaut, leurs «tanks» selon leur nom de code «réservoirs», ainsi appelés à cause de leur forme. Le test est insatisfaisant, mais ils progressent en direction de Sailly-Saillisel jusqu’au 18 novembre. La bataille de la Somme constitue un échec pour les Franco-Britanniques. Les Allemands ont défendu le sol conquis avec autant d’ardeur que les Poilus ont défendu leur patrie à Verdun. Les pertes sont de 500 000 Allemands, 420 000 Britanniques, 200 000 Français.
Dans la même période à Verdun, un troisième et dernier assaut allemand commence le 11 juillet. Une soixantaine de Poilus réussissent à l’arrêter le 12 juillet devant le fort de Souville. Les offensives deviennent françaises et continuent âprement jusqu’au 18 décembre pour regagner le terrain perdu.
La bataille de Verdun constitue un échec pour les Allemands, presque reconduits sur leurs bases de départ en février. Le village de Fleury a été pris et repris seize fois. Neuf villages disparaissent dans ce secteur. Les Allemands comptabilisent 143 000 morts et 187 000 blessés, soit presque autant que les Français 162 400 morts et 216 000 blessés. Le 29 août, après ces échecs, Paul von Hindenburg et Erich Ludendorff remplacent le chef de l’état-major général Erich von Falkenhayn, qui est envoyé à la tête d’une armée germano-autrichienne contre la Roumanie, entrée en guerre aux côtés des Alliés.

Les casse-cou du ciel entrent en scène

L’aviation, qui servait jusqu’alors à l’observation et aux réglages de l’artillerie, est de plus en plus utilisée de façon offensive. Elle bombarde des ouvrages d’art et des usines, vitaux pour l’ennemi. Ainsi, commandée par le capitaine Happe, surnommé le «Corsaire de l’air», puis le «Diable rouge» par les Allemands (à cause des roues cernées de rouge de son avion), l’escadrille de Belfort MF-29 réalise de nombreux vols de nuit de 300 à 400 km pour détruire ponts, voies ferrées, gares, usines, poudreries. La DCA et les Fokker défendent leur territoire et la durée de vie de nos pilotes et mitrailleurs est brève. Parmi eux se trouvent l’adjudant-pilote Baron (An. 10) et le sergent-mitrailleur Guérineau (An. 06), tués le 12 octobre au retour d’un raid de jour de 80 avions, après avoir bombardé les usines Mauser à Oberndorf avec une escadrille d’Anglo-Américains. Heureusement, le blocus de l’Allemagne par les Britanniques commence à produire ses fruits. L’Allemagne hésite entre proposition de paix et guerre sous-marine à outrance.
En décembre, le Premier ministre du Royaume-Uni, Herbert Henry Asquith, laisse la place à David Lloyd George. Le commandant en chef des armées Joseph Joffre est écarté. On le nomme maréchal de France et il est remplacé par le général Robert Nivelle — surnommé «le Boucher». Grigori Raspoutine, homme influent qui fait l’objet de rumeurs d’espionnage au profit de l’Allemagne dans la cour du tsar, est assassiné. 

Ernest Mattern (Ch. 1897)

Organisateur et inventeur, ce précurseur a rationalisé les processus et équipements chez Peugeot. Nommé directeur de l’usine d’Audincourt en 1912, Ernest Mattern réorganise cette usine de fond en comble et réalise des économies considérables.

Démobilisé après trois mois, Ernest Mattern rentre dans le Doubs fabriquer des camions militaires Peugeot, mais aussi des obus, dont certains sont tournés à partir d’ébauches forgées. Pour gagner de la matière, l’armée lui demande d’utiliser plutôt l’emboutissage. Il déniche à plusieurs kilomètres de là une presse de 1200 t. Elle est trop lente ? Qu’à cela ne tienne : le gadzarts, pour qui rien n’est impossible, invente un outillage pour deux obus à la fois, qu’il met au point tous les matins de 4 à 8 heures. Une tâche d’autant plus ardue que la plupart des ouvriers sont au front. Les ouvrières ont du mal à manipuler les lourds obus ? Mattern a encore la solution. Il repense les postes de tournage et invente un plancher fictif pour faire rouler les obus, à la grande satisfaction du général contrôleur des armées : «L’usine d’Audincourt est la mieux installée de France. Elle a le meilleur rendement en utilisant le plus grand pourcentage de femmes.» En 1917, Ernest Mattern prend la direction technique des usines Peugeot. La guerre n’est pas encore finie qu’il planifie déjà la reprise des activités de paix. Il lance un plan quinquennal, regroupe les fabrications, rend les pièces interchangeables grâce à des tolérances sur les plans, exige des cahiers des charges, instaure des contrôles à chaque réception de matériel et après les opérations d’usinage et de montage, etc. Il passe quotidiennement dans les ateliers : «On ne doit pas juger une personne sur ses résultats sans connaître les moyens mis à sa disposition pour les atteindre», professe-t-il.

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