Ariane 6 : Le point avec Alain Charmeau

Née en juillet 2017, Ariane Group est une filiale d’Airbus et de Safran. L’ex-Airbus Safran Launchers rassemble les activités lanceurs et missiles balistiques d’Airbus, les moteurs spatiaux de Safran et Arianespace, la société de commercialisation du lanceur européen. À l’heure du bilan 2017, AMMag a fait le point avec Alain Charmeau (Cl. 74) sur Ariane 6, prévue pour 2020.

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«Pour réutiliser des lanceurs, il faut davantage de commandes institutionnelles», Alain Charmeau, PDG d’Ariane Group.

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Alain Charmeau (Cl. 74), 61 ans, a fait la quasi-totalité de sa carrière dans l’industrie spatiale. Titulaire d’un Master Of Science de l’université de Caltech aux États-Unis, il a démarré sa carrière à l’Aérospatiale en 1980. De 1993 à 1997, il était directeur des programmes, en charge de la maîtrise d’œuvre des missiles Aster chez MBDA. Il a pris ensuite en charge la direction des programmes systèmes de défense aérienne de MBDA avant de rejoindre en 2003 Astrium (la division spatiale de l’ex-EADS), comme directeur de l’activité défense, en charge des missiles balistiques. À partir de 2005, il est directeur général de Space Transportation et membre du comité exécutif d’Astrium, puis devient directeur des opérations de Space Systems d’Airbus en 2013. En janvier 2015, il prend la tête d’Airbus Safran Launchers, devenu Ariane Group l’année dernière.

AMMag – Comment s’est déroulée l’année 2017 ?
Alain Charmeau – Elle fut excellente à plusieurs points de vue : c’était l’année 1 de l’existence d’Ariane Group, et cette naissance s’est plutôt bien passée. Il a fallu intégrer 9 000 personnes venues de nos maisons mères, Airbus et Safran, plusieurs filiales comme Arianespace et bâtir une nouvelle organisation, tout en tenant nos objectifs industriels et commerciaux. Nous avons lancé sept Ariane 5 pour un total de 12 satellites placés en orbite géostationnaire. À titre de comparaison, la société SpaceX en a placé sept. Notre carnet de commandes atteint 10 milliards d’euros, soit environ trois années de chiffre d’affaires [lire l’encadré chiffres p. 14, NDLR]. Le développement d’Ariane 6, notre futur lanceur, s’est poursuivi de façon nominale[1].

AMMag – Quels objectifs poursuivez-vous avec Ariane 6 ?
A. C. – L’enjeu de l’accès autonome à l’espace pour l’Europe est un objectif stratégique de souveraineté pour les États membres de l’Agence spatiale européenne. Ariane 6 va prendre le relais d’Ariane 5.
Ce lanceur nous permettra de mieux répondre aux nouveaux besoins du marché, par exemple à la constellation de petits satellites pour les télécommunications. Ensuite, ce nouveau lanceur sera structurant pour toute l’industrie spatiale européenne et nous pourrons réorganiser notre filière au plan industriel. Nous avons mis en place de nouvelles méthodes aussi bien pour la conception du lanceur que pour sa production afin d’être plus compétitifs.

AMMag – C’est-à-dire ?
A. C. – Par exemple, pour la conception, nous avons mis en place un plateau fonctionnant en mode collaboratif entre Ariane Group et les sous-traitants autour d’une maquette numérique — ce qui n’était pas le cas à la conception d’Ariane 5. Ensuite, l’organisation de nos nouvelles usines, en France et en Allemagne, est fondée sur les principes du «lean manufacturing» [fabrication optimisée]. Il y a désormais une vraie logique d’assemblage avec des postes de travail successifs où les éléments à assembler avancent au même rythme avec un «tack-time» [rythme de production(2)], ce qui est nouveau dans l’industrie spatiale. Aux Mureaux [Yvelines], notre principal site d’intégration, Ariane 6 sera assemblée à l’horizontale, à la différence d’Ariane 5. Cela permettra une organisation en «flow-line» [ligne de production] comparable à ce qui se fait dans l’aéronautique ou l’automobile. De plus, plusieurs innovations technologiques sont utilisées : par exemple, la soudure par friction-malaxage ou une salle immersive où les opérateurs peuvent se former avec des outils 3D.

AMMag – Un retard est-il à craindre dans le calendrier d’Ariane 6 ?
A. C. – Il serait présomptueux de clamer que nous n’aurons jamais de difficulté. Mais, à ce jour, il n’y a aucun retard. Nous prévoyons toujours un premier vol en juillet 2020. Nous avons déjà passé six des quinze étapes de maturité. La septième, dont l’objectif est de lancer la production en série du premier lot d’Ariane 6, est prévue pour juin. Enfin, les moteurs d’Ariane 6, le nouveau propulseur réallumable Vinci et le moteur de l’étage principal Vulcain 2.1 sont en cours de test au banc. La commercialisation a démarré avec les deux premiers contrats signés avec l’Agence spatiale européenne pour la Commission européenne, afin de lancer des satellites du programme Galileo [le système GPS européen]. Nous espérons de nouveaux contrats d’ici à la fin de 2018.

AMMag – Avec la technologie des lanceurs réutilisables que votre concurrent SpaceX expérimente avec succès, Ariane 6 ne risque-t-elle pas d’être obsolète avant même d’entrer en service ?
A. C. – Non, le développement d’Ariane 6 s’est fait en étroite collaboration avec nos clients et je suis convaincu de son succès. Un de nos concurrents communique en effet de façon agressive sur son lanceur réutilisable. Mais nos ingénieurs ont une grande expérience avec Ariane 5 et ses 82 lancements consécutifs réussis. De plus, nous avons déjà lancé des briques technologiques qui nous permettront de faire évoluer Ariane 6 à l’horizon 2030.

AMMag – Lesquelles ?
A. C. – Il y a notamment le moteur réutilisable Prometheus, qui coûtera dix fois moins cher que le Vulcain et sera testé au sol en 2020. Ensuite, nous proposons deux programmes pour la réutilisation d’un étage d’Ariane 6, Callisto et Themis. Callisto sera un démonstrateur à échelle réduite conçu avec le Cnes et les agences spatiales allemande et japonaise, tandis que Themis sera un démonstrateur à l’échelle réelle qui utilisera Prometheus. Les tests devraient démarrer à partir de 2025. Enfin, nous allons développer un étage supérieur en fibres de carbone, qui pourrait être mis en service vers 2025. Donc, nous ne restons pas inactifs face au concept de réutilisation.

AMMag – À quelles conditions le concept de réutilisation est-il viable ?
A. C. – Pour réutiliser des lanceurs, il faut que le marché soit suffisamment demandeur. Il faut davantage de commandes, notamment institutionnelles. Il y a une asymétrie entre l’Europe, où les lancements institutionnels représentent 27 % des tirs totaux, et les états-Unis, où ils pèsent 57 %. Sans parler de la Chine ou de la Russie, où l’institutionnel est à quasi 100 %. Avec la baisse actuelle du marché des satellites, je crains que l’équation économique des lanceurs réutilisables soit compliquée. Cela étant, les projections de marché annoncent un triplement du marché spatial à l’horizon 2035-2040.

AMMag – Vous embauchez beaucoup d’ingénieurs. Que vous apportent les ingénieurs Arts et Métiers ?
A. C. – Nous avons effectivement embauché 500 personnes en 2017, dont une part importante d’ingénieurs. Les gadzarts sont très bien adaptés à notre métier. Pour faire un lanceur, nous avons besoin d’ingénieurs généralistes ayant de solides connaissances en mécanique, surtout quand on fabrique des turbopompes qui tournent à 100 000 tours par minute ! De même, ces ingénieurs doivent être compétents en aérodynamique, en thermique, en matériaux énergétiques et en conception d’outillages de grande dimension.


(1)
Qualifie la performance d’un appareil annoncée par le constructeur ou prévue par le cahier des charges.
(2) De l’allemand «takt», métronome. C’est le rythme nécessaire de la production : le temps moyen disponible pour produire un bien en fonction du rythme de la demande.

 

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