Brexit, l’Europe sur le fil du rasoir

Le Brexit est un traumatisme pour les milieux académiques et professionnels anglais. Les principales organisations professionnelles britanniques expriment des craintes. Craintes partagées de ce côté de la Manche par tous ceux qui ont eu à travailler à l’international. Les industriels français et anglais se connaissent bien et s’apprécient pour leurs qualités et leurs défauts. Ils ne pourraient imaginer que les tergiversations démagogiques actuelles les brouillent irrémédiablement. De nombreuses coopérations historiques ou à venir n’ont aucune raison d’être remises en cause. C’est le cas des voilures d’Airbus, des centrales d’Hinkley Point ou de la gestion par la RATP des bus de Londres. Mais des questions se poseront toutefois pour des programmes de recherche en coopération.
Des répercussions économiques, il y en aura, ne serait-ce que par l’évolution de la livre sterling. Mais seront-elles supérieures à ce que les industriels ont eu à affronter au cours des dernières années ? Probablement pas et, comme toujours, l’on pourrait même y trouver des avantages avec des fournitures moins chères. Ce serait «business as usual ».

Quelles répercussions pour la France ?

La principale crainte est celle des répercussions du Brexit dans l’Hexagone. Des candidats à l’élection présidentielle préconisent un «Frexit» et si les sondages actuels les estiment absents au deuxième tour, qu’en sera-t-il aux législatives ? Et l’on sait ce qu’il faut penser des sondages… Si un tel programme devait s’appliquer, la France risquerait de ne pouvoir faire face au remboursement de sa dette pour la première fois de son histoire. La hausse des taux lui interdirait d’emprunter régulièrement pour la rembourser. Le coût d’un tel scénario serait d’au moins 30 milliards d’euros d’après la Banque de France, sans compter la dévaluation qu’une hypothétique nouvelle monnaie ne manquerait pas de provoquer, appauvrissant d’autant la richesse nationale. Nous serons fixés dans quelques mois…
Après l’appel à l’article 50 du traité de Lisbonne par le gouvernement britannique, le Brexit va rentrer dans une phase critique puisqu’il faut qu’un accord soit conclu ou son absence constatée sous deux ans. On pourrait faire confiance à nos amis anglais pour négocier des termes favorables, comme ils l’ont toujours fait avec une Europe «molle». Mais que Mme May souhaite un Brexit «dur» ou «mou», cela ne relève pas vraiment de son choix… Il serait suicidaire pour l’Europe que les négociateurs acceptent des concessions qui ne soient pas dans le strict intérêt de l’Union. En effet, s’il y avait la moindre «prime au partant», cela déclencherait inéluctablement une volonté de fuite de tous les électorats tentés par l’euroscepticisme.
Par ailleurs, le statut du «passeport financier» de Londres se posera immanquablement. Il conditionne le futur de la City. Mais cette dernière n’est-elle pas associée à la financiarisation excessive de la vie économique européenne et à son dogme collatéral du libre-échange ? Le remettre en cause ne devrait attrister personne en France, d’autant moins que nos banques, bien plus solides que leurs collègues allemandes, italiennes ou espagnoles, se feraient un plaisir d’apporter leur aide.
En matière de défense, la France est, au sein de l’Otan, le premier partenaire opérationnel des états-Unis. Mais que voudra M. Trump ? Ne risque-t-il de promouvoir la reconstitution d’une communauté européenne de défense telle que la France l’avait rejetée en 1954 ? Ou au contraire incitera-t-il la Grande-Bretagne à proposer de réactiver le traité de Lancaster House de 2010, pour ne pas complètement «larguer les amarres»? L’une comme l’autre option placerait la France au centre du jeu.
Côté éducation, le programme Erasmus a enfanté des générations ouvertes sur le monde, en particulier dans les universités britanniques, de loin les mieux classées en Europe, en partie grâce à lui. Il serait pitoyable de le voir remis en cause, et nous devons promouvoir son maintien, en trouvant les moyens de le financer.
Enfin, les politiques se sont emparés des réseaux sociaux. Mais ont-ils bien conscience que l’Europe, au nom du libre-échange, permet la mainmise des Twitter et autres Facebook sur nos «big data» ? Les GAFA (1) gèrent la plupart des plateformes numériques et en tirent de profits gigantesques et non partagés. Ils ont des moyens incommensurables qu’aucun des 28 pays européens ne pourrait réunir seul. Avec l’intelligence artificielle et un «bon» usage de la cybersécurité, ils pourront exploiter nos pétaoctets (2) de données gratuites pour le compte d’entités dont l’innocence éthique restera à démontrer. Mais n’est-il pas déjà trop tard ? Il faut que l’Europe se résolve à lancer un programme de recherche et de formation numérique déterminé à résister à cette offensive. La Grande-Bretagne, qui partage nos valeurs, ne devrait pas en être exclue. à défaut, la base avancée de la colonisation numérique des générations futures par des intérêts dominateurs pourrait bien s’y installer.

(1) abréviation de Google Apple Facebook Amazon.
(2) 1 pétaoctets (Po) = 1015 octets, soit un million de gigaoctets.