Daguin, l’inventeur oblitéré

La Daguin, «machine à timbrer et oblitérer» brevetée en 1881, fut utilisée par la Poste pendant plus de quatre-vingts ans. Beau succès auquel son inventeur, décédé avant l’âge de la quarantaine, n’a malheureusement pas goûté très longtemps.

Petit-fils et fils de paysans-éleveurs propriétaires et illettrés, Eugène Daguin est déclaré à l’état civil le 19 juin 1849 au lendemain de sa naissance par son père Benoît Jean Marie, 24 ans, à la mairie de Cours-les-Barres, petite commune du Cher assise en bord de Loire, qui compte alors moins de 1 000 âmes, les Coursibarrois(es). La mère s’appelle Claire Lion. À chacune des trois naissances qui suivent, l’exploitation familiale se déplace dans un rayon de 50 km et s’agrandit.

Des inventions ancrées dans la vie quotidienne

Élève intelligent et discipliné, Eugène est admis en octobre 1865 à l’École impériale des Arts et Métiers de Châlons, où ses bulletins scolaires attestent de son très bon niveau dans les matières générales et de progrès réguliers vers l’excellence en ateliers. Après les désordres de la guerre de 1870, il est recruté par Eugène Ravasse (Ch. 1859), constructeur de machines de précision et de presses, sis au 99 rue de Crimée à Paris. Il s’établit rapidement en indépendant, toujours à Paris, au 43 de la rue Fontaine-Saint-Georges, et s’inscrit à la société des ingénieurs civils. Entre 1872 et 1887, ce Géo Trouvetou d’avant Disney dépose 18 brevets pour des objets de la vie courante via le cabinet spécialisé Blétry Frères fondé par Constant et Alphonse Blétry (respectivement Ch. 1857 et 1858). Mais aucune de ses premières inventions n’est de nature à lui ouvrir les portes du succès. En 1872, ses tire-lignes, droits et de compas présentés à la société d’encouragement pour l’industrie, sont pourtant les modèles mêmes que des générations de dessinateurs industriels auront en main. Eugène invente successivement un fermoir automatique de parapluie, un système évitant le desserrage des écrous et des vis, une machine à étirer les tissus.

machine-daguin
Parmi les inventions d’Eugène Daguin, la machine à laver les assiettes, avec son débit de 1 000 assiettes à l’heure, commandée par La Sole Marguery, est sans doute la plus spectaculaire. La gravure sur bois de Louis Poyet (1846-1913), réalisée pour la revue «la Nature», représente l’appareil mis en service en 1885 dans le fameux restaurant.

Sa chance tourne quand Jean-Nicolas Marguery, célèbre restaurateur installé boulevard de Bonne- Nouvelle, qui régalait le Tout-Paris politique et artistique, lui passe commande de nombreux appareils innovants : une machine à broyer les os et les cartilages d’écrevisses, un lave-vaisselle d’une capacité de 1 000 assiettes à l’heure, une machine à rincer les bouteilles dite «la Perle» (1), mais également un brûleur à café, un presse-légumes, une rôtissoire et enfin un ventilateur électrique d’aération.
Grâce aux mondanités du Marguery et à sa machine à oblitérer qui entre en service en 1884 (lire l’article page ci-contre), les années 1881-1886 lui offrent les moyens pour s’installer plus confortablement, en 1884, au 188 rue Lafayette (Paris 10e). En 1886, le centenaire du chimiste Michel-Eugène Chevreul est célébré comme événement national ; Daguin fait partie des souscripteurs et s’active dans les comités locaux(2).

L’ouverture du courrier à la Poste. Les facteurs assis devant leur machine Daguin étaient surnommés «les couturières» par leurs collègues. Gravure intitulée «Le service de
l’ouverture» tirée de «La Poste aux lettres», par Louis Paulian, 2e édition,
Librairie Hachette & Cie, 1887.

Une fin prématurée

Puis, soudain, sa machine cérébrale se dérègle. Ses facultés semblent «oblitérées» par de «graves troubles psychiques». Il subit des pertes d’argent considérables. Son dernier brevet, en tout cas, ne fait pas bien sérieux. Le 8 août 1887, il décrit un appareil «perfectionné» à fabriquer les sacs écornés en papier qui n’est qu’une piètre variante de la machine de l’Américain Charles Stilwell (dite S.O.S. pour Self Opening Sack) en service depuis 1883. Atteint d’une paralysie générale, il est admis dans une clinique au 98 bis rue des Boulets (Paris 11e) où il décède le 27 juillet 1888, à 39 ans. Son frère Théophile, ingénieur, se charge de lui faire élever un tombeau au cimetière de Montparnasse. L’inhumation a lieu le 30 juillet 1888. Le 29 octobre, il obtient la cession des droits des 4 brevets les plus récents de son frère(3), dont il est le cohéritier avec ses deux soeurs et leurs parents. Brevets que la famille finit par céder à Gousset et Cie, la société de Charles Gousset (Ch.1867), dont Eugène Daguin avait été l’Ancien.


(1)
Ces trois machines sont décrites avec leurs plans dans la revue «Le Génie civil» du 14 novembre 1885.
(2) Chevreul meurt à 103 ans à Angers. L’École d’Arts et Métiers réalisa la coulée en bronze d’une statue du savant pour le sculpteur Guillaume Jean-Baptiste.
(3) La machine Daguin n’y figure donc pas.

Nos remerciements à la Bibliothèque historique des postes et des télécommunications (BHPT), à Annick Dudragne, présidente de l’association Patrimoine Environnement de Cours-les-Barres, à Philippe Debrard, président de l’Association philatélique champenoise de Chalons-en-Champagne et à Sonia Maillet, du centre d’archives de la Fondation Arts et Métiers pour la notice nécrologique.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.