La défense de l’Europe

Cette année-là, la Grande Guerre avait déjà deux ans et il en reste deux à courir : 1916 a été marquée par la bataille de la Somme. Nos alliés britanniques et australiens y ont connu des pertes considérables. Malgré les premiers chars lourds, les gains de cette offensive furent modestes et, le 21 novembre, le général Haig décide d’arrêter les frais. Défenseur du «culte de l’offensive» qui lui a bien réussi lors de la bataille de la Marne, le général Foch est relevé. Disgrâce provisoire puisqu’en 1918, Clemenceau le fait nommer généralissime commandant en chef des armées alliées. «Au moins, nous mourrons le fusil à la main ! J’ai adopté ce fou qu’était Foch. C’est le fou qui nous a tirés de là !» C’est lui qui a commandé l’offensive finale des Alliés, à laquelle participait la première armée américaine commandée par Pershing après 1917. Il a conduit à la victoire.

Le temps des égocentrismes nationaux

Cette Première Guerre mondiale est peut-être aussi la première manifestation de la mondialisation. À l’époque, la solidarité internationale pour défendre des valeurs communes n’était pas un vain mot ! Sommes-nous encore capables de tels engagements, quand on voit les égocentrismes nationaux s’exacerber, souvent à cause de la démission de la politique au sens noble. Il est trop facile de s’abriter derrière des principes, des normes ou des dogmes pour s’exonérer de ses responsabilités face aux valeurs culturelles qui devraient fixer nos lignes de conduite. Nous ne sommes pas les seuls à être frappés de ce syndrome. Voyez les États-Unis, qui ont surpris le monde en cédant à un discours qui relativise l’échelle des valeurs de la majorité des électeurs. Voyez encore nos amis britanniques et leur Brexit, principalement motivé par un discours biaisé contre l’Europe alors que le ressentiment est causé par de nombreux accords bilatéraux qui leur échappent. Tel l’accord du Touquet sur l’immigration. Il aurait été plus avisé de mobiliser Bruxelles pour le faire évoluer quand il était encore temps. De nombreux accords bilatéraux ont été signés avec nos voisins, en particulier dans le domaine de la défense. Tels les accords de Lancaster House en 2010, qui donnaient un coup de canif supplémentaire à une Europe de la défense déjà mal en point. Par exemple, l’idée d’une interopérabilité en aéronautique navale aurait permis à l’Europe de disposer en permanence de plusieurs porte-avions à la mer. Hélas, chacun suit sa route solitaire. N’est-on pas déjà en train de renoncer au successeur du «Charles De Gaulle»? Le Royaume-Uni construit deux porte-aéronefs jaugeant 130 000 tonnes – soit trois fois le tonnage de notre «Charles De Gaulle». Ce dernier porte certes des Rafale, l’avion le plus performant du moment, qui sont catapultés – ce qui leur confère une allonge et une capacité d’emport bien supérieure à celles du F 35-B à décollage vertical. Mais, en matière de permanence à la mer, il n’y a pas photo.

Mare nostrum

On peut légitimement s’inquiéter pour notre rôle politique en Méditerranée quand le «Charles De Gaulle» entrera en maintenance et que les «HMS Queen Elizabeth» et «Prince of Wales» seront les seuls à assurer une présence européenne avec leurs F 35. Que feront les Américains avec leur 6e flotte et ses deux porte-avions en Méditerranée ? Espérons que leur président se souviendra au moins que, dès 1801, Thomas Jefferson avait envoyé une flotte en Méditerranée, déclenchant la première «guerre barbaresque» contre des pirates qui rançonnaient les bateaux de commerce américains et capturaient des «esclaves chrétiens».

Ne serait-il pas temps de repenser la défense à l’échelon européen en soulageant les déficits nationaux d’une partie des dépenses grâce à un fonds constitué à dessein ? La France pourrait y gagner, vu ses dépenses supérieures à la moyenne. Nos hommes d’État auront-ils la capacité à se projeter au-delà de la prochaine échéance électorale, à plusieurs décennies ? Espérons qu’on ne retombera pas dans ce que dénonçait le général De Gaulle avant la Seconde Guerre, quand la France baissait la garde en matière de défense.

Extrait du discours prononcé lors de la réception à Iéna des participants à la cérémonie du ravivage de la flamme, qui a eu lieu le 25 novembre 2016 sur la tombe du Soldat inconnu.