Deux siècles d’avance

Au retour de ses voyages aux états-Unis en 1797, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt écrivait : «L’éducation de la jeunesse est en Amérique modelée sur celle de l’Angleterre, et j’ai entendu dire à des Anglais instruits que c’est une mauvaise copie d’un mauvais original.»(1) Il s’étonnait aussi du peu d’intérêt des Américains à poursuivre des études supérieures, si pressés qu’ils étaient de partir à l’aventure. Son constat rejoint celui de Benjamin Franklin qui, peu avant son décès en 1790, regrettait l’approche rétrograde de l’université de Philadelphie qu’il avait présidée. Franklin n’avait pas rencontré le duc aux États-Unis, mais il avait assidûment fréquenté les salons de la duchesse d’Enville à Paris, à La Roche-Guyon ou à Liancourt.
Ils ne furent pas les seuls ! William Barton Rogers se désolait de constater que son College of William and Mary, fondé en 1693 sur le modèle anglais, ne prodiguait pas de formation suffisamment concrète. Profondément influencé par l’éducation scientifique et technique française et ayant vainement tenté de faire évoluer cet établissement, il se résolut à créer une école mettant en œuvre des principes éducatifs nouveaux pour former des étudiants à des emplois «mécaniques et marchands»(2). Constatant que «la science se fonde sur la pratique», il combinait l’enseignement des sciences et de la technologie avec des exercices concrets, accordant moins d’importance aux cours magistraux qui l’ennuyaient «comme un caillou dans sa chaussure». Le coût des études devait être faible et les étudiants sélectionnés tenus de «savoir lire, écrire et, en mathématiques, [d’] être au moins au niveau de la règle de trois»… Mais il lui fallut batailler contre «l’establishment» pour enfin créer en 1861 le Massachussetts Institute of Technology, premier institut de ce type aux États-Unis formant aux «sciences industrielles» selon un modèle pédagogique ressemblant fort à ce que nous connaissions en France sous la houlette de l’Inspection générale de l’enseignement technique, dont le duc fut le précurseur en 1806, Inspection malheureusement dissoute en 1980.

Technocratie

Cette avance a perduré jusqu’à la fin du siècle dernier. Le concept d’université de technologie aurait pu émerger sous la bannière de ParisTech en consacrant l’excellence des formations techniques de haut niveau. Ce fut sans compter avec le classement de Shanghai, qui servit de prétexte au bouleversement du paysage universitaire français. Les Comues (Communautés d’universités et d’établissements) ont été imaginées pour y résister, au nom d’un illusoire effet de taille palliant leur manque de visibilité. Or, que voit-on aujourd’hui ? De grands succès annoncés dans le regroupement d’universités initialement émiettées après Mai 68, et une déperdition considérable d’effets Joule à la recherche de gouvernances improbables. N’ayant pas bénéficié d’une telle sollicitude, le MIT, comme beaucoup d’universités américaines et anglaises résolument indépendantes, a continué dans sa marche vers l’excellence. Nous sommes fiers d’aider certains de nos meilleurs élèves à bénéficier de ses enseignements après leur passage aux Arts et Métiers. Car n’est-ce pas la mission cardinale de l’enseignement supérieur d’être à la pointe de l’innovation pédagogique pour développer la motivation et la compétence de nos étudiants ? C’est elle qui nous fait figurer honorablement sur le marché des ingénieurs mondiaux. Mais pour combien de temps encore ?

Rester dans la course

N’est-ce pas en France que furent inventés la téléphonie cellulaire, les premiers réseaux de données et l’ADSL au siècle dernier ? Certes, nous figurons encore dignement dans le domaine des objets connectés si l’on se réfère au dernier CES de Las Vegas, et sommes les champions de la création d’entreprise. On voit notre industrie automobile se redresser, l’aéronautique, les BTP, l’énergie et l’industrie du luxe rester en tête de la concurrence mondiale. On peut en jalouser les patrons, mais ils sont de purs produits de nos meilleures écoles d’ingénieurs et ils ont su constituer de solides équipes pluridisciplinaires. Heureusement pour leurs entreprises et notre pays, la majorité de leur activité et de leurs profits se fait à l’étranger, tout en conservant leurs centres de décision en France. Plus étrange, leur capital est en grande partie détenu par des fonds internationaux, démonstration, s’il en était besoin, que nous leur inspirons davantage confiance qu’à nos propres fonds. Mais n’est-ce pas encore dû à cette fragile avance que nous avons su conserver ? Qu’en serait-il si nous fermions soudain nos frontières ?
Il serait grand temps de calmer les ardeurs dogmatiques pour se consacrer à l’essentiel : une formation de haut niveau de l’école primaire à l’université, en valorisant l’effort et l’engagement individuels, seuls à même de conduire à des emplois pérennes et à une société prospère. n

(1) «Voyages dans les États-Unis d’Amérique», vol. 8, p. 136.
(2) A. J. Angulo, «William Barton Rogers and the Idea of MIT», Johns Hopkins University Press, 2008.

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