Fernand Carayon : Le pionnier du management participatif

L’aéronautique a été le terrain de jeu de Fernand Carayon, ce grand chef d’entreprise qui dirigea l’usine de Marignane durant seize ans. Là, il réorganisa la division hélicoptères de l’Aérospatiale en réhabilitant des ateliers autonomes, en instaurant des horaires flexibles ou des plans de formation. Il fut l’acteur majeur du programme Écureuil, best-seller du groupe.

Fils d’une mère «à principes» et d’un père contremaître cheminot, petit-fils d’un ouvrier agricole, Fernand Carayon naît à Sète (Hérault) en 1921 — comme Georges Brassens, dont il aurait pu être un condisciple. Mais son père est muté à Nîmes et c’est là qu’il passe son enfance. Il y fait l’École pratique, ce qui le conduit en octobre 1939 aux Arts et Métiers d’Aix en compagnie de son camarade Marcel Méric(1), avec lequel il restera lié. Pianiste doué, Fernand n’a aucune difficulté à repérer dans la promo suivante le sens artistique d’un certain Achod Malakian, le futur Henri Verneuil (Ai. 40), qu’il intègre dans son groupe, l’em’s(2).

Diplôme en poche en 1942, il envisage de postuler à la toute jeune Société nationale des constructions aéronautiques du Sud-Est (SNCASE), mais il se ravise car les jeunes embauchés sont contraints de partir travailler en Allemagne (STO). Il prend son envol professionnel dans ce qui deviendra la Fédération française de vol à voile, où il participe aux études des ailes Cantilever, puis s’implique dans la Résistance (maintenance de matériel ferroviaire).

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Fernand Carayon décloisonne l’usine. Deux ans après Mai 68, il organise la première journée portes ouvertes à Marignane, qui attira 35 000 visiteurs. Un dépliant est édité pour la circonstance.

Début de carrière ascensionnelle

Dès la Libération, la SNCASE l’embauche à Marignane (Bouches-du-Rhône) comme dessinateur d’études et, en 1947, lui confie les fabrications sous licence du Vampire DH 100. Il dirige déjà 250 collaborateurs. La Société industrielle pour l’aéronautique (Sipa) le recrute d’abord comme directeur de production, puis directeur général. En décembre 1954, il quitte son secteur de prédilection : Simca vient d’absorber Ford France et lance, dans l’usine de Poissy (Yvelines), un grand programme de construction qu’il confie à Carayon. Pour loger le personnel, le gadzarts conçoit un procédé de préfabrication volumétrique.

L’aéronautique le rappelle dans des circonstances brutales en 1957 : Paul-René Gauthier (Li. 12), le beau-père de Marcel Méric, qui tenait brillamment les rênes de Morane-Saulnier depuis la guerre(3), décède. Fernand Carayon lui succède. Parachuté dans un groupe soudé par les années de guerre et le charisme du disparu, il en apprend néanmoins vite les codes. Le succès de l’avion de tourisme et d’école Rallye sauve l’entreprise. Le vol inaugural a lieu le 9 juin 1959, cadeau d’anniversaire des pilotes d’essai à leur patron. La série dépassera les 3 500 unités.

Quand l’entreprise, rachetée par Sud-Aviation, devient Socata en mai 1965, le gadzarts est propulsé à la direction des usines de l’Ouest (Nantes, Saint-Nazaire, Rochefort). Son fils aîné, Jean-Pierre, va, lui, à Aix pour entrer aux Arts et Métiers. Deux ans plus tard, la famille le rejoint et s’installe à Marignane dans le sillage de Fernand, 46 ans, appelé à diriger Sud-Aviation (qui deviendra Aérospatiale en 1970, après la fusion avec Nord-Aviation). Mais Jean-Pierre meurt en septembre 1967 dans un accident de chasse sous-marine, au désespoir de ses parents et de ses trois frères et sœurs.

À Marignane, Carayon suit un double objectif : «Rétablir les fonctions principales qui ne sont plus adaptées et résoudre les problèmes sociaux dont une part importante découle des difficultés de gestion.»(5) Pour lui, la base de la réorganisation, notamment des postes de travail, passe par la réhabilitation de la «maîtrise» et la participation de tous. La direction remet en place des «îlots», ateliers autonomes, dont une première expérience, après la guerre, a montré l’intérêt. Sont introduits : informatique, liaisons téléphoniques directes entre ordonnancement et exécution, outillages en libre-service, horaires flexibles, salles de repos, un programme de formation-promotion…

En 1970, les commandes atteignent un niveau record : 317 hélicoptères dont 271 à l’exportation ! Mais il est temps de penser au futur. Carayon pèse de tout son poids vers le choix d’une famille d’engins légers et lance les études de l’Écureuil, hélicoptère dont le premier vol a lieu le 27 juin 1974. Lors de sa mise en fabrication en série, les unités autonomes de production, qui revalorisent le travail manuel, sont un facteur déterminant de réussite. Révolutionnaire sur le plan des coûts de fabrication et d’exploitation, s’appuyant sur des matériaux composites et sur des turbines très économiques, l’Écureuil sera le best-seller de l’entreprise. Le 5 000e exemplaire a été livré en 2010.

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Le gadzarts a favorisé l’émergence d’une famille d’hélicoptères légers. à la fin des années 60, il lance les études de l’Écureuil. Le premier vol de ce fleuron de l’Aérospatiale eut lieu le 27 juin 1974.
Photo : DR.

Un vrai patriotisme d’entreprise

Pendant les dix-sept ans de la direction Carayon (lire l’encadré ci-contre), Marignane ne connaît aucune grève… si on veut bien écarter 1968, événement national. Pendant cette période, l’usine est occupée sans désordre et l’outil de travail entretenu, le comité de grève n’empêche jamais le directeur d’accéder à ses bureaux. Il y règne un vrai «patriotisme» d’entreprise. Et dans un esprit de partage du pouvoir, il est même décidé d’ouvrir l’usine pour permettre au personnel de s’exprimer. La première journée portes ouvertes, en 1971, amène 35 000 visiteurs. Dix ans plus tard, ils seront 80 000 !

Devenu directeur industriel de la division hélicoptères sous la présidence de Jacques Mitterrand (frère du président), Carayon est licencié en janvier 1983 par son successeur. À 61 ans, il s’organise une retraite très sportive, à la mer comme à la montagne, et réside à Vars (Hautes-Alpes). Resté en contact avec l’École d’Aix, il a la fierté d’y voir entrer son fils Jean-Claude en 1971. Le prix de l’invention industrielle Nessim-Habif lui est remis le 7 novembre 1999 pendant les XVIe Entretiens Arts et Métiers de Toulouse.

Hospitalisé à Gap, Fernand Carayon meurt en avril 2009, à 87 ans. Il rejoint son fils Jean-Pierre au cimetière d’Aix-en-Provence. Sur sa tombe, ses enfants ont fait figurer un Écureuil et un voilier.

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Fernand Carayon dans son bureau à Nantes. De 1965 à 1967, il est directeur des usines Socata (ex-Morane-Saunier, repris par Sud-Aviation en 1965) pour la région Ouest (sites de Nantes, Saint-Nazaire et Rochefort).

Un grand chef

De 1963 à avril 1967, à Marignane, Sud-Aviation traverse une longue phase de conflits sociaux — 112 000 heures seront perdues en grèves en 1966. À la même époque, deux accidents mortels surviennent en mer, en mai 1965, et dans le Var en août 1966, à la suite de la défaillance d’une pale principale de l’hélicoptère Super Frelon. L’usine est mise sous surveillance par les services officiels en attente de changements profonds de son management.
Lors du conseil des ministres du 12 janvier 1967, Maurice Papon est nommé PDG de l’entreprise. Fernand Carayon, qui y avait exercé des responsabilités en début de carrière, est appelé en avril 1967 comme directeur. Il restera dix-sept ans au poste de pilotage avec un bilan social et industriel tellement remarquable qu’il fit école malgré lui. Le grand patronat français lui emboîtant bruyamment le pas, ce grand chef se trouva souvent injustement diabolisé par une intelligentsia soumise au syndicat majoritaire de l’époque.

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Le Rallye de Morane-Saulnier. Fernand Carayon, appelé en 1957 à la tête de l’avionneur, relance l’entreprise grâce au succès de cet avion de tourisme, dont le vol inaugural est organisé le 9 juin 1959, le jour de son anniversaire.
Photo : DR.


(1)
Lire aussi AMMag d’avril 2015, p. 52.
(2) Groupe musical, lire son hommage à Verneuil dans AMMag d’avril 2002, pages spéciales, p. XIII.
(3) Lire aussi AMMag d’octobre 2011, p. 42.
(4) Citation tirée de la vidéo de la collection «Mémoires de gadzarts» consacrée à F. Carayon (Fondation AM, 2002).
(5) Extrait des cahiers techniques de l’Union des industries et métiers de la métallurgie : «Politique sociale à l’Aérospatiale Marignane».

Sources : «L’Établissement de Marignane, de la SNCASE à l’Aérospatiale», par Henri Lluch, éd. Aérospatiale, 1991 ; «Sciences et Avenir», octobre 2001. Remerciements à Jean-Claude Carayon (Ai. 71), fils de Fernand, à Guy Prat (Ai. 63) du Grand Cellier (association des anciens de Marignane), à Évelyne Dolbet et Sonia Maillet, du centre d’archives de la Fondation Arts et Métiers.

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