Industrie du numérique : des pistes à suivre

La France dispose d’atouts pour garder sa place dans le concert mondial de l’industrie du numérique. Un livre blanc met en lumière la réalité de la situation et avance dix propositions destinées aux entreprises et à l’État pour dynamiser ce secteur.

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Présenté le 17 mai à Paris 8e, le livre blanc «Pour une politique industrielle du numérique» se veut pragmatique en proposant dix mesures en conclusion d’une analyse des évolutions du monde numérique. Réalisé par un groupe de travail réuni par Gérard Roucairol, directeur de FutuRIS (RIS pour (recherche, innovation, société), plateforme rattachée à l’Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT), et par Pierre Bitard, conseiller de la direction générale de l’ANRT, ce rapport présente, de manière très accessible, les évolutions des infrastructures techniques et en déduit un modèle pour comprendre la transformation numérique. Il donne des éléments de diagnostic de l’industrie du numérique en France et formule dix propositions qui s’appuient sur ces éléments concrets pour accélérer le développement de l’industrie du numérique et son appropriation par les entreprises.

Lors de la présentation, Gérard Roucairol a souligné l’importance des nouveaux mondes intermédiaires, plateformes de services exploitant de gros volumes de données, un secteur où règnent les Gafam(1) au détriment des acteurs européens : «C’est là que se crée actuellement la valeur. Nous nous sommes concentrés dans le rapport sur cette partie.»

Contrôler l’usage des données

Gérard Roucairol insiste également sur le rôle de prédiction de l’informatique. Dans ce domaine, les approches doivent être finalisées par secteur industriel. Et de rappeler qu’il est très important de travailler par filière, pour être pertinent — ce que ne font pas les Gafam. La collaboration entre industriels est essentielle si l’on veut certifier et valider des approches de prédiction. La création de marchés d’une taille suffisante dépend de la capacité d’homologuer des méthodologies de prédiction.

Du côté des processeurs, l’augmentation de la puissance de calcul passe par la parallélisation, ce qui oblige à revoir la majorité des logiciels. La France et l’Europe y ont une carte à jouer, aussi bien pour le développement de processeurs que du développement de logiciels. Gérard Roucairol insiste enfin sur le contrôle des données. «Il faut contrôler l’usage des données et non pas la collecte, dans le cadre de la loi informatique et liberté. Sinon, nous prendrons trop de retard face aux Gafam.»

La coopération entre les entreprises insuffisante

Trois invités ont pu exprimer leur point de vue. Cédric O, conseiller du président de la République pour les participations publiques et l’économie numérique, rappelle la force des entreprises étrangères, avec des capitalisations boursières se comptant en centaines de milliards de dollars, là où celles de Thales ou de Safran se comptent en quelques dizaines de milliards d’euros. «Cette différence a des conséquences majeures. En 2016, les seuls Gafam ont investi environ 30 milliards de dollars pour la recherche et développement en intelligence artificielle, quand l’Europe y consacrait entre 3 et 4 milliards d’euros !»

Pour Cédric O, «écosystème» est le mot-clé du rapport et il est indispensable de s’interroger sur les façons d’intervenir de l’État, le crédit impôt-recherche étant peut-être la voie de la facilité. Une vision systémique est nécessaire à la politique industrielle. «La French Tech est une belle réussite, mais elle est largement fondée sur le service. Nous manquons d’innovations dans l’industrie, les biotechs… Et la coopération entre les entreprises est insuffisante. Pour que deux entreprises d’un même secteur partagent des données, il faut beaucoup, beaucoup d’efforts…»

Cédric O souligne également la notion d’appropriation évoquée dans le rapport, alors que la France est l’un des pays les plus rétifs à l’innovation. «Il faut garantir au citoyen qu’il n’y a pas de biais et qu’en dernier recours, il y ait un tiers de confiance.»

Souveraineté européenne

Thomas Skordas, directeur de l’excellence numérique et des infrastructures pour la science à la direction générale des Réseaux de communication, du Contenu et de la Technologie (The Directorate-General for Communications Networks, Content and Technology) de la Commission européenne, a souligné la convergence de vue de la Commission et du livre blanc et l’importance des pôles d’innovation numérique qui commencent à être créés dans tous les États membres. Pour lui, le développement des plateformes industrielles dans les domaines B-to-B et B-to-G (gouvernement) représente une énorme chance pour l’industrie européenne tant au niveau des plateformes par filière que transversales. Pour rendre efficaces les subventions européennes, des partenariats public-privé doivent être mis en place, à l’image de ce qui a été réalisé dans la 5G, la microélectronique ou le calcul haute performance. «S’il n’y a pas d’infrastructure de classe mondiale en Europe, nos données scientifiques partent aux États-Unis.»

Jean-Marie Simon, directeur général d’Atos, a quant à lui insisté sur l’importance de l’Europe, «la souveraineté doit être plus européenne que française. C’est valable pour la santé, l’énergie, l’automobile, etc.». Il a souligné le besoin d’inclure le B-to-C dans un B-to-B élargi, afin que les citoyens puissent interagir. «Par exemple, pour améliorer sa propre santé, il faut disposer à la fois de ses propres données et de celles de l’ensemble de la population.»

Le livre blanc, rédigé de manière indépendante, lance des pistes intéressantes. Reste aux acteurs tant publics que privés à s’en emparer.

Les dix recommandations du livre blanc

Développer une recherche intégrée d’excellence sur l’ensemble de la chaîne de valeur du numérique.

Amplifier le développement de nouveaux circuits économiques.

Contribuer à l’émergence des usages et marchés de l’informatique prédictive.

Capitaliser sur les initiatives en faveur de l’industrie du futur ou de l’internet des objets grand public en soutenant aussi la création de valeur à partir des données et en assurant la cohérence de l’action publique.

Créer un label de «logiciel sûr» pour garantir la confiance dans les logiciels critiques.

Faire croître une industrie innovante des logiciels et services de la transformation numérique par la création de systèmes économiques adaptés.

Maintenir et renforcer la position française et européenne en matière de plateformes matérielles.

Progresser vers un marché vertueux de la donnée.

Donner au citoyen les moyens de comprendre, l’armer face à l’évolution des métiers, former les experts.

10 Progresser et suivre l’avancement de la transformation numérique aux échelles nationale et européenne.


(1)
Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et, plus globalement, tous les géants du numérique (Twitter, Yahoo, Netflix, AirBnb, Alibaba, LinkedIn, Uber, etc.).

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