Industrie du futur : «Oui, mais…»

Réalisée en octobre 2016 auprès de 127 dirigeants d’entreprise industrielle, la dernière enquête du cabinet de conseil en stratégie EY sur l’industrie française à l’aube de sa 4e révolution révèle une contradiction entre la volonté des entreprises d’améliorer leur efficacité productive et sa mise en œuvre… mitigée. Pourquoi ?

AMMag – Quels sont les principaux enseignements de votre dernière étude intitulée «Croire en l’industrie du futur et au futur de l’industrie» ?
Olivier Lluansi – Parmi les quatre leçons essentielles à retenir, la première est encourageante parce que 78 % des patrons d’entreprises industrielles interrogés déclarent avoir un niveau d’engagement très élevé sur l’industrie du futur. Autre bonne surprise, la plupart d’entre eux mettent en avant la finalité (productivité, flexibilité, réactivité) et la transformation de l’organisation, plus importantes à leurs yeux, reléguant les aspects technologiques en seconde position. La troisième leçon vient tempérer les précédentes. En effet, seul un tiers d’entre eux a déjà ou va adopter un plan d’actions. Et moins d’un quart indique avoir une personne chargée de ce sujet au sein de son comité de direction.
Enfin, dernière leçon importante, la perception des gains de productivité par ces dirigeants est très faible. Ils n’attendent de l’industrie du futur que 2,5 % d’amélioration en moyenne, alors qu’en conditions réelles sur les premiers déploiements de pilotes «Industrie du futur», la réduction des coûts de production atteint 10 à 15 %, voire 20 %. Le décalage est flagrant.

AMMag – Comment expliquez-vous la différence entre l’implication verbale, très élevée, et la mise en œuvre, relativement faible, de nos industriels ?
O. L. – Quand on pose la même question aux industriels allemands qui n’investissent pas dans l’industrie du futur, ils avancent des raisons objectives, comme le manque de compétences internes ou le coût d’investissement trop élevé. Les Français, eux, prétendent à 67 % que le sujet de l’industrie du futur n’est pas assez mûr pour leur entreprise. Peut-être qu’ils ne l’ont pas étudié de manière assez approfondie.

AMMag – 68 % des dirigeants sondés mettent leur entreprise au même niveau de compétitivité que leurs concurrentes. Ce n’est pas ce que dit la balance commerciale nationale, fort déficitaire…
O. L. – Je suis moi-même surpris par ce taux. J’observe, hors de nos frontières, une adoption très rapide de briques de l’industrie du futur.
Cela avancera peut-être plus lentement dans les pays émergents, mais rien n’est moins sûr. La Chine s’y met aussi, même si on peut penser que la structure du coût de la main-d’œuvre se prête moins aux fortes automatisations. Dans les pays à fort coût de main-d’œuvre, l’industrie du futur progressera vite ; d’abord parce qu’elle est un gain de productivité très important, ensuite parce que la flexibilité et la réactivité qu’elle induit correspondent bien aux attentes des marchés développés : livraison rapide, personnalisation des produits.
Pour être pertinent sur le sujet d’une possible «relocalisation» massive, il faudra bien étudier les chaînes de valeur, localiser les sites de production, les centres de R&D, etc. Ces éléments varient selon les pays, les filières industrielles et les profils d’entreprise. Voilà un prochain travail intéressant à mener.