“La “blockchain” est l’outil d’un monde déjà en révolution”

Pour Laurent Leloup, la technologie «blockchain» va trouver des applications dans de nombreux domaines, bien au-delà des monnaies cryptographiques. La suppression des tiers de confiance va induire des bouleversements et d’énormes économies. Elle touchera les banques, la logistique, la traçabilité… C’est une profonde transformation sociétale.

Laurent Leloup. Après quelque vingt-cinq ans en finance d’entreprise, Laurent Leloup fonde en 2006 le média en ligne «Finyear», spécialisé en finance et innovation. C’est là qu’il voit de plus en plus souvent mentionnées les notions de «bitcoin» et «blockchain». Comprenant l’intérêt de la technologie, il lance le quotidien en ligne «Blockchain Daily News» en 2015. En 2016, il cofonde l’incubateur Chaineum SAS à Besançon, la société de conseil Blockness à Paris, l’association France Blocktech et lance le projet de campus et d’incubateur Blockchain Valley. Il est également conférencier et participe à divers groupes de travail consacrés au sujet. Il est aussi membre d’honneur du Cercle Turgot. Photo : DR

AMMag – Comment définir la «blockchain» — littéralement, en français, «chaîne de blocs» ?
Laurent Leloup – Dans ces blocs, sortes de conteneurs numériques, sont stockées toutes sortes d’informations, qui ont trait aux transactions, aux contrats, aux titres de propriété, etc., qu’on souhaite échanger avec autrui. Toutes ces informations sont conservées dans une sorte de «grand livre». Ce registre est actif, chronologique, distribué, vérifiable et protégé contre la falsification par un système de confiance répartie (consensus) entre les membres ou participants (nœuds). Chaque membre du réseau possède ainsi une copie fiable et à jour du grand livre, consultable en temps quasi réel. Et aucune autorité centrale ne contrôle la «blockchain», il n’y a plus de tiers de confiance.

AMMag – Pourquoi est-ce annoncé comme une révolution ?
L. L. – En soi, ce n’est pas une révolution. C’est une évolution qui trouve sa source dans les années 70. Elle repose en effet sur des technologies de base de données distribuée, de cryptographie et elle utilise le protocole de réseau TCP/IP [Transmission Control Protocol/Internet Protocol, adopté depuis les années 80, NDLR]. La révolution réelle se situe plutôt au plan des usages : elle se trouvera au bout du chemin, et non à son origine. La «blockchain» n’est que l’outil d’un monde déjà entré en révolution.

AMMag – Le fonctionnement de la chaîne de blocs est obscur pour beaucoup. N’y a-t-il pas un risque de rejet dû à la peur ?
L. L. – Tout ce qui est nouveau fait peur. Il faut évangéliser, sans tenter de cacher certains aspects. Car la «blockchain» va modifier des métiers, elle peut amener à un changement radical et elle supprimera certains emplois. Mais elle peut placer l’humain au cœur du système, transformer le fonctionnement des entreprises en passant du mode pyramidal au mode horizontal. La «blockchain», ce peut être le travail collaboratif à la puissance 10 : chacun deviendra un maillon de la chaîne.

AMMag – Avec la disparition du tiers de confiance, les banques seront-elles les grandes perdantes ?
L. L. – Les banques ont compris le danger dès 2015. Elles ont trouvé la parade en créant une «blockchain» entre elles, qui pourrait leur faire économiser à terme 20 milliards de dollars par an. Les tiers les plus exposés sont les entreprises informatiques spécialisées indépendantes des banques. Des milliers d’emplois sont en jeu.

AMMag – Quels seront les autres secteurs concernés ?
L. L. – Ils sont nombreux. Parmi les projets, je citerai celui entre IBM et Walmart en Chine dans la traçabilité alimentaire, avec l’aide de l’État chinois. Grâce à un suivi de l’élevage à l’étal du boucher, le consommateur saura exactement d’où vient la viande qui se trouve dans son assiette. Dans le domaine de l’énergie, en avril 2016, une initiative, née à Brooklyn et soutenue par l’État de New York, combine énergies propres et économie de partage. Ce microréseau a été développé par la coentreprise TransActive Grid. Il s’agit d’offrir la possibilité aux citoyens de se réapproprier leur production énergétique par l’établissement de minicommunautés autonomes : des capteurs enregistrent l’historique de la création énergétique à un point précis et le transmettent sur la «blockchain» Ethereum. Des «smart contracts» [contrats dits «intelligents», NDLR] peuvent ensuite régir l’utilisation et le tarif de cette énergie. Dans la pharmacie, la start-up française Blockpharma propose de suivre les médicaments à partir du numéro de lot indiqué sur la boîte. Depuis un smartphone, on aura accès à toutes les informations pour vérifier instantanément l’authenticité de la boîte de médicaments achetée. Cette application sera particulièrement utile dans les pays émergents, comme l’Afrique, où circulent de nombreux médicaments faux ou frelatés. Enfin, on pourrait sécuriser le vote collectif. En France, la start-up Voxchain a résolu le dysfonctionnement mathématique de l’ensemble des systèmes de vote, connu depuis trois cents ans sous le nom de «paradoxe de Condorcet». Voxchain a breveté un algorithme basé sur l’utilisation du «vote de préférence» : cela permet à une communauté d’exprimer ses choix, non plus sur une proposition unique, mais sur un ensemble de propositions. Voxchain produit ainsi une mesure scientifique des préférences collectives qui garantit le résultat le plus représentatif pour ses clients et utilisateurs.

AMMag – La France a-t-elle su prendre à temps le train de la chaîne de blocs ?
L. L. – L’ordonnance du 28 avril 2016 relative aux bons de caisse — qui a créé les minibons — précise que l’émission et la cession peuvent être inscrites dans un «dispositif d’enregistrement électronique partagé» permettant l’authentification des opérations. De son côté, le projet de loi Sapin 2 prévoit d’habiliter le gouvernement à prendre par ordonnance les mesures nécessaires à l’utilisation de cette même technologie pour la représentation et la transmission de titres non cotés. Il s’agit de la première reconnaissance juridique de la «blockchain». En amont, le Trésor a lancé fin mars une consultation publique sur l’ordonnance «blockchain» applicable à certains titres financiers. À l’issue de la consultation, le ministère de l’Économie et des Finances publiera une synthèse des commentaires reçus. Ce projet est positif pour l’ensemble du système économique «blockchain» français, car il cautionne officiellement la technologie. Dans le même temps, en Asie, la Corée du Sud ou Hongkong investissent beaucoup. En Europe, l’Estonie a bien compris qu’il fallait modifier les structures de l’État pour gagner en fluidité. Avec leur important vivier de start-up, les États-Unis sont en pointe sur certaines technologies.

AMMag – La France n’a-t-elle pas, elle aussi, des start-up spécialistes du domaine ?
L. L. – Nos start-up peinent à lever des fonds : avec 600 000 euros, Statumm a réalisé la levée la plus importante. C’est beaucoup moins qu’à l’étranger. Il ne faudrait pas que la France se replie sur elle-même. Cette technologie pourrait devenir une norme dont nous tirerions parti. L’État a son rôle à jouer : donner l’impulsion.

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