“La technique finit toujours pas triompher”, Jeremy Watson

Le président d’IET, équivalent britannique de l’association Ingénieurs et Scientifiques en France, était à Iéna le 10 février dernier. Il s’est confié à AMMag, notamment sur le Brexit.

Jeremy Watson, président d'Institution of Engineering and Technology. Photo : DR

AMMag – Comment fonctionne l’Institution of Engineering and Technology ?
Jeremy Watson – L’IET est une des plus grandes organisations d’ingénieurs au monde avec plus de 167 000 membres à travers 150 pays. Nous accueillons les ingénieurs issus d’horizons et secteurs les plus variés. Nous mettons en particulier l’accent sur l’interdisciplinarité. Car nous encourageons l’innovation et nous nous efforçons précisément de refléter cet aspect multidisciplinaire des techniques de l’ingénieur du XXIe siècle. Nous œuvrons pour améliorer notre monde par la technique et notre aspiration sous-jacente est d’inspirer, informer et influencer. Nous pensons profondément qu’en exhortant nos ingénieurs et scientifiques à innover, toute notre société en sera, «in fine», le grand bénéficiaire.

AMMag – Qu’en est-il de votre représentation
en France ?
J. W. – La branche française de l’IET compte environ 350 membres, parmi lesquels un petit nombre de bénévoles. En ce moment, ce réseau crée notamment des liens avec d’autres branches de l’IET et d’autres organisations, comme la Royal Aeronautical Society. Il travaille également avec l’équipe éducative d’IET à Londres. Ses actions visent à pousser les jeunes vers le métier d’ingénieur. Cela passe, par exemple, par la distribution de packs d’information aux étudiants allant en stage au Royaume-Uni et par la création d’un futur concours Lego en France pour les Anglophones.

AMMag – Comment voyez-vous la coopération des Britanniques et des Français ?
J. W. – Le Royaume-Uni et la France ont un passé de coopération autour de grands projets, de l’avion supersonique Concorde au tunnel sous la Manche. Il est vital que cette collaboration continue, quel que soit le contexte politique. Airbus est un autre exemple brillant de coopération technique européenne qui a eu un impact profond sur l’industrie britannique et sur son économie. Le potentiel de nos deux pays, alliés en matière de techniques pour résoudre des défis planétaires majeurs, est immense.

AMMag – Des exemples ?
J. W. – Le défi pour répondre à la demande mondiale en énergie propre, à faible empreinte de carbone, en est un. Un autre est la coopération sur le programme de recherche en fusion thermonucléaire, au sein du cadre européen Joint European Torus [Jet, en français «tore commun européen», plus grande chambre torique de confinement magnétique, NDLR]. D’ailleurs, il rejoint le projet International Thermonuclear Experimental Reactor [Iter]. Ce sont deux exemples où ingénieurs et scientifiques britanniques et français travaillent ensemble, en l’occurrence en vue de maîtriser la fusion nucléaire pour les besoins de l’humanité en énergie. Cela pourrait changer à jamais notre paysage énergétique, en procurant pour la première fois au monde une source d’énergie propre, peu chère et quasi inépuisable. Actuellement en phase de réalisation sur le site de Cadarache en France [à Saint-Paul-lez-Durance, Bouches-du-Rhône], le projet Iter est en grande partie financé par l’Europe et le Royaume-Uni en fournit des composants. Comme architecte-ingénieur, en effet, le bureau d’ingénierie Atkins est responsable de la conception et de la fourniture clés en main des bâtiments, de l’infrastructure du site et des services. L’aéronautique, l’énergie nucléaire, le train à grande vitesse HS2, la centrale nucléaire d’Hinkley Point, les télécoms, les réseaux intelligents [smart grids] ou les véhicules électriques sont autant d’exemples où Français et Britanniques travaillent ensemble en apportant innovations, talents et savoir-faire pour le bénéfice de nos deux sociétés.

AMMag – Votre pays est-il confronté au manque d’ingénieurs ?
J. W. – Le Royaume-Uni fait face à une pénurie majeure d’ingénieurs pour les besoins futurs de son économie. L’IET s’applique à trouver des solutions, notamment en travaillant avec d’autres organisations. C’est pourquoi les compétences de nos voisins européens sont si précieuses pour notre économie.
En réfléchissant au rôle de la technologie dans le futur, nous réalisons pleinement les défis, petits et grands, qui sont encore devant nous : les systèmes de santé, l’énergie, les transports, la ville du futur et le vieillissement de la population. Tout cela nécessite les talents de nos ingénieurs qui devront partager leurs compétences et connaissances par-delà les frontières, croyances religieuses et cultures.

AMMag – Le Brexit aura-t-il un impact ?
J. W. – C’est défi majeur pour l’industrie du Royaume-Uni. Aussi l’IET s’applique-t-elle, avec la Royal Academy of Engineering et d’autres organisations d’ingénieurs, à sensibiliser le gouvernement britannique sur ses possibles conséquences. L’industrie britannique et ses universités auront besoin de talents européens pour maintenir leur niveau actuel de qualité. L’IET a aussi alerté le gouvernement sur l’incertitude qui pèse sur le statut des Européens travaillant au Royaume-Uni. Notamment sur l’impact qu’aurait leur absence sur les grands projets en cours de réalisation tels que HS2 et Hinkley Point C. Il est probable qu’ils auraient des difficultés majeures à trouver le personnel qualifié nécessaire à leur poursuite, voire que leurs coûts augmenteraient si la carence en main-d’œuvre s’amplifiait. L’industrie britannique s’efforce de trouver une solution à ces problèmes. L’annonce d’une stratégie industrielle pour le Royaume-Uni et la possibilité de la formuler au moyen de consultations publiques nous réconfortent. Pour notre bénéfice mutuel, nous espérons que le document final mettra l’accent sur la collaboration avec nos voisins et avec la communauté technique au sens le plus large. L’Histoire démontre que la technique finit toujours par triompher. Le monde a toujours accueilli favorablement les efforts des ingénieurs. Notre coopération est essentielle. Continuons à travailler et innover ensemble. Démontrons à nos gouvernements respectifs le rôle central de l’association transfrontalière pour créer les infrastructures dont nos pays ont tant besoin. Cela favorisera également un environnement propice à nos industries et ingénieurs.

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