Le modèle Minatec

En rassemblant chercheurs, étudiants et industriels sous une même bannière et sur un site unique, le campus dédié aux micro et nanotechnologies s’est hissé en onze ans parmi les cinq plus importants sites mondiaux dans sa spécialité.

Le site de Minatec, premier «campus d’innovation» européen spécialisé dans les micro et nanotechnologies. Photo : DR

Trois cents millions d’euros de budget consolidé, 3 000 chercheurs (Leti, Inac, FMNT)[1], 1 200 étudiants (Phelma, Cime Nanotech, INSTN)[2], 20 start-up hébergées et chaque année 350 nouveaux brevets, 1 600 publications scientifiques, 200 entreprises clientes : les chiffres de Minatec sont aussi gros que l’objet de ses recherches est petit… Occupant 20 des 250 hectares du polygone scientifique grenoblois, ce «campus d’innovation» est tout simplement le plus important en Europe dans le domaine des micro et nanotechnologies. Et, au-delà, un dispositif de transfert industriel unique en son genre.
«D’où qu’ils viennent, nos visiteurs — 40 000 par an — sont stupéfaits lorsqu’ils observent notre façon de travailler, en particulier le mélange de nos composantes enseignement, recherche et industrie», affirme Jean-Charles Guibert, directeur de Minatec et conseiller en matière d’innovation à l’international auprès de l’administrateur général du CEA. Une double casquette qui n’a rien d’étonnant puisque le concept de Minatec a en fait été imaginé au sein même du CEA Leti dès 1999.

Salle blanche de la plateforme Nanotec 300 du CEA Leti. 250 personnes y conduisent les recherches en microélectronique pour la mise au point des futurs substrats et circuits miniaturisés. Photo : DR

Une vocation d’hébergeur de start-up

«Au Leti, nous avions déjà beaucoup de missions de recherche appliquée, des collaborations avec l’industrie ainsi que des start-up dans nos laboratoires, mais nous dépassions les 500 personnes et la -question s’est posée de savoir s’il fallait croître indéfiniment sur le même modèle ou s’il fallait en inventer un autre plus pertinent. Jean Therme, notre directeur à l’époque, a décidé de mettre en place une équipe de trois personnes, dont je faisais partie, pour y réfléchir. Conclusion : nous devions établir davantage de relations avec l’enseignement supérieur et la recherche académique, et aussi construire de nouveaux bâtiments pour héberger nos start-up et nos industriels.» Bâtir un nouvel écosystème en quelque sorte, le doter de plateformes technologiques mutualisées et rapprocher l’ensemble des acteurs, même s’il fallait pour cela en déplacer quelques-uns comme les élèves ingénieurs et les professeurs de Grenoble INP ainsi que plusieurs laboratoires grenoblois. Jean Therme défend le concept trois ans durant avant d’obtenir finalement l’accord du CEA Grenoble, de Grenoble INP et des collectivités locales qui apportent les 150 millions d’euros nécessaires à la construction des bâtiments. Officialisé en 2002, Minatec ne sera toutefois inauguré qu’en 2006, deux ans avant que Jean-Charles Guibert n’en prenne la direction.
«L’une des idées-forces de ce projet structuré autour du CEA Leti est de ne pas avoir de consistance juridique : Minatec est un chapeau, un mode d’organisation qui préserve le statut et l’indépendance de chaque entité.» Pour la partie industrielle, il a toutefois été créé une société d’économie mixte avec les collectivités locales. Baptisée Minatec Entreprises, cette SEM a fait construire le bâtiment haute technologie (BHT), d’une surface de 11 000 m², dont 2 600 m² de salles blanches organisés en modules jumelables. «Cet espace est loué à des entreprises ou des start-up vraiment actives sur le site, mais il ne suffit plus et nous allons bientôt le doubler», annonce le directeur de Minatec.
Pour l’instant, on retrouve dans le BHT une vingtaine de sociétés, essentiellement dans les secteurs des biotechs et de la microélectronique. Par exemple Crocus Technology, un fabricant de mémoires magnéto-résistives (MRAM) qui exploite les travaux du laboratoire Spintec, ou Exagan, qui développe des semi-conducteurs de puissance en nitrure de gallium sur la base d’une technologie mise au point par Soitec et le Leti (lire encadré p. 29 et ci-contre). «Certaines, comme Aledia, qui emploie 50 à 60 personnes dans le domaine de l’éclairage à Led, restent dans nos locaux tant qu’elles ne produisent pas de gros volumes ; alors que d’autres, comme Ethera, dans la surveillance et le traitement de la pollution de l’air intérieur, nous quittent plus rapidement pour investir leur propre usine.»
Parfois, le parcours prend des allures de «success story» internationale, comme dans le cas de Movea, spécialiste des composants et logiciels de capture de mouvement, qui a d’abord été racheté par l’américain InvenSense, lui-même absorbé en mai dernier par le géant japonais TDK. «Le fait d’attirer l’attention des grands groupes sur Grenoble est une excellente chose, car ils deviennent des clients», commente Jean-Charles Guibert.

Collaborations créatives

Dans le «magasin» Minatec, ces clients, grands ou petits, ont le choix entre pas moins de 3 200 familles de brevets pour concrétiser une ou plusieurs idées avec l’aide des laboratoires concernés. En témoigne le parcours de Tristan Rousselle, dirigeant d’Aryballe Technologies depuis 2014. «Dans les biotechs, j’avais déjà créé il y a quelques années au sein de Minatec la société PX’Therapeutics, que j’ai revendue à un laboratoire pharmaceutique. Avec Aryballe, j’ai eu cette fois l’idée d’adapter un brevet du CEA Leti pour réaliser un capteur d’odeurs universel (lire encadré ci-contre) : nous sommes maintenant à quelques mois de la commercialisation de notre premier produit ! Minatec a d’abord facilité l’établissement des liens avec le CEA Leti et nous met aujourd’hui en contact avec des grands comptes potentiellement intéressés par notre technologie.»
De fait, le rayonnement scientifique et industriel du campus va bien au-delà de Grenoble et de l’Hexagone. «Chaque semaine, nous recevons au moins une délégation étrangère, et beaucoup disent vouloir faire la même chose chez eux, surtout les pays en voie de développement technologique», observe Jean-Charles Guibert. Mais peu ont un Leti à leur disposition. C’est pourquoi Minatec a conçu l’offre Minatec Nanolab, sorte de franchise déjà exportée au Vietnam et qui tente plusieurs pays du Maghreb et de l’Amérique latine.
En pratique, Minatec aide à retenir une thématique (les capteurs de qualité de l’eau au Vietnam), puis intervient au niveau du choix des équipements et de la formation. «Les entités que nous soutenons doivent avoir pour principe de recevoir des étudiants et des chercheurs, et aussi de démarrer des start-up. Grâce à des échanges, nous les accompagnons ensuite dans leurs projets scientifiques, dans le montage de conférences, etc., mais il faut conserver et promouvoir l’esprit Minatec !»

(1) Leti : Laboratoire d’électronique et de technologie de l’information. Inac : Institut de nanosciences et cryogénie. FMNT : Fédération Micro Nano Technologies (LMGP, LTM, IMEP-LaHC, Spintec, G2Elab, TIMA et LCIS).

(2) Grenoble INP-Phelma : École nationale supérieure de physique, électronique et matériaux (issue de la fusion entre l’ENSPG, l’Enserg et l’Enseeg). Cime Nanotech : Centre interuniversitaire de microélectronique et de nanotechnologie. INSTN : Institut national des sciences et techniques nucléaires.

Retrouvez notre dossier complet “Le modèle grenoblois” :
– Grenoble au sommet de la high-tech
– Le modèle Minatec
Clinatec, la clinique-laboratoire
Schneider Electric innove dans son fief

Laisser un commentaire