Le premier gadzarts ingénieur de l’armement

Le général Pierre Fayolle a toujours été curieux d’expérimentations. Cela le mènera de la région parisienne, où il enseigne les mesures électriques, aux Landes, où il est chargé d’aménager le centre d’essais militaires, en passant par l’Algérie où il s’intéresse aux essais nucléaires et à la conquête spatiale.

pierre fayolle
En 1964, Pierre Fayolle présente le système de trajectographie du centre d’essais des Landes, à Biscarosse. Photo : DR

C’est au fameux Cadre noir, corps de cavaliers d’élite français, à Saumur (Maine-et-Loire), que Pierre Fayolle voit le jour au printemps 1909. Sa mère est cuisinière et son père ordonnance, tous deux au service du général Detroyat, commandant de l’école, et de sa famille. Est-ce l’origine de sa passion pour l’équitation ? Car il deviendra champion de France militaire au sabre de cavalerie à 22 ans. Pourtant, il n’a que 3 ans quand ses parents s’installent en Isère, au Péage-de-Roussillon, où ils acquièrent l’hôtel du Commerce.

En 1964, Pierre Fayolle, 55 ans, ici au centre, est nommé ingénieur général 3 étoiles. Photo : DR

Aux transmissions dès l’enfance

Enfant curieux, il s’amuse à décrypter les messages en morse du poste télégraphique militaire installé sur une petite colline. C’est là qu’à 9 ans, le 11 novembre 1918, il apprend que l’armistice a été signé. Il sera le premier à l’annoncer à tout le village, à midi, avec ses copains ! Bon élève à l’école nationale professionnelle de Voiron, la Nat’, Pierre Fayolle est admis aux Arts et Métiers en 1927, puis à Supélec. En 1931, il effectue son service militaire à l’école des officiers de réserve d’artillerie de Poitiers (Vienne) puis au 157e régiment d’artillerie de Vernon (Eure).

En 1932, à 23 ans, Pierre Fayolle est aux portes de la vie active mais les effets du krach américain, qui a entraîné un chômage massif, demeurent sensibles dans l’industrie. Comme il apprécie la vie militaire, il s’engage dans l’artillerie : Vernon, Colmar (Haut-Rhin), puis l’école d’application de Fontainebleau (Seine-et-Marne). À l’automne 1934, il commence sa carrière comme lieutenant — il s’était marié six mois plus tôt, à Cluny, avec Jeanne Dumont. Il intègre le 302e d’artillerie, au service des transmissions, à Nice, qu’il quitte l’année suivante pour rejoindre le Laboratoire central des fabrications d’armement (LCA) au service des inventions à Montrouge (Hauts-de-Seine). En 1939, il est le seul ingénieur Arts et Métiers à intégrer le tout nouveau corps des ingénieurs de l’armement, qui recrute principalement des officiers d’artillerie issus de Polytechnique. Ce qui vaut à Pierre Fayolle les -félicitations du jeune délégué général de la Société des ingénieurs  Arts et Métiers, Pierre Pillot (Li. 23). La guerre éclate. Toujours curieux, Pierre Fayolle met sur pied durant la drôle de guerre un labo de radioélectricité appliquée à Bagneux (Hauts-de-Seine). Après la débâcle, il organise seul le repli des labos en zone libre, d’abord en Corrèze, puis dans le Tarn-et–Garonne jusqu’à la Libération. Il poursuit ses expérimentations sur les phénomènes rapides (détonique). En parallèle, il enseigne et dirige les travaux pratiques en mesures électriques d’étudiants polytechniciens dans leurs écoles supérieures d’application — durant quatorze ans, il publiera des ouvrages techniques. Fait marquant, en mai 1945, il réquisitionne le laboratoire de détonique  de la Luftwaffe ( situé en zone d’occupation, il possède une caméra à un million d’images par seconde) et l’installe avec les personnels à Saint-Louis (Haut-Rhin).Ce laboratoire donnera naissance à l’Institut franco–allemand de recherches de Saint-Louis en 1958.

Ci-dessus, le 13 février 1960, lors du tir de la première bombe atomique française, la terrible Gerboise bleue, à Reggane, dans le Sud algérien — Pierre Fayolle, sous-directeur du Laboratoire central des fabrications d’armement, est de face. Photo : DR
Le 26 novembre 1965, premier lancement de la fusée Diamant depuis Hammaguir, dans l’Ouest algérien. La France devient la 3e puissance spatiale. Photo : DR

Présent pour Gerboise bleue et Diamant

En 1956, le LCA participe aux expérimentations atomiques pour évaluer les performances des engins. Le 13 février 1960, Pierre Fayolle, est à Reggane, dans le Sud algérien, lors de l’explosion de la première bombe atomique française (1). L’année suivante, nommé directeur du service des équipements de champs de tir (SECT) à 52 ans, il complète les équipements du site de Colomb-Béchar et Hammaguir, dans l’Ouest algérien. La France devient la 3e puissance spatiale au premier lancement de la fusée Diamant le 26 novembre 1965 — Pierre Fayolle fut félicité par De Gaulle.

Après les accords d’Évian en 1962, les sites sahariens devant être démantelés, la décision fut prise de créer un centre d’essais dans les Landes, à Biscarosse, pour la partie militaire, et un en Guyane, à Kourou, pour la partie civile. Le général Fayolle fut chargé en juillet 1962 de la réalisation du centre d’essais landais (missiles tactiques nucléaires et missiles stratégiques). Il avait obtenu de l’état-major la responsabilité complète de cette opération, qui exigeait une gestion sans faille. Complexe, elle portait à la fois sur le champ de tir, truffé d’instruments de mesure et d’observation de la trajectoire des missiles en vol, mais aussi sur un navire de mesures en mer, trois avions DC7 d’observation et de mesures, une base sur l’archipel portugais des Açores avec duplication des moyens. En cinq ans, Pierre Fayolle mena à bien ce projet avec l’aide du personnel, militaires comme civils. Il était très fier de l’esprit d’équipe, «l’esprit SECT», dont il était l’artisan. Il renforçait volontiers ses équipes par de jeunes ingénieurs débutants, auxquels il confiait de larges responsabilités. Sa mission accomplie, il quitta le SECT en 1967 et fut nommé inspecteur des armements terrestres et de la recherche. Il occupa ainsi la plus haute fonction de son corps d’origine jusqu’à sa retraite en 1971, à 62 ans. Dès lors, parfaitement lucide jusqu’au bout, il se consacre à sa famille, écrit ses mémoires à 99 ans et meurt dans sa 101e année.

En 1930, la Cluny 27 avec Pierre Fayolle debout, en pantalon blanc. Photo : DR

Les trois centenaires

Avec son camarade Marcel Boismenu, Pierre Fayolle prit une part très active dans la réalisation de la clé de la promotion dessinée par Raymond Roulleau. Désigné par le sort comme le dernier à l’oral de l’examen de sortie, la clé lui fut attribuée. Coïncidence, les camarades artisans de la clé devinrent tous trois centenaires. La clé fut finalement remise par Michel-Roger Moreau (Cl. 60), le gendre de Pierre Fayolle, au musée de Liancourt. 

 

Je remercie les deux filles de Pierre Fayolle, Monique Boetti et Françoise Moreau, et son gendre, Michel-Roger Moreau (Cl. 60), qui ont mis à ma disposition de nombreux documents qui complétaient mes recherches et mes propres connaissances. J’ai en effet rencontré le général lors de mon affectation au SECT en 1965 comme scientifique du contingent : cette expérience technique et humaine m’a été précieuse au Centre national d’études spatiales.

(1) L’énergie de Gerboise bleue, qui sera suivie de trois autres tirs atmosphériques officiels,  était l’équivalent d’environ trois fois Hiroshima. Les conséquences seront catastrophiques pour la population et certains militaires.

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