«L’industrie française investit beaucoup avec un résultat décevant», Caroline Mini, chef de projet à la Fabrique de l’industrie

Coauteure de l’ouvrage «L’investissement des entreprises françaises est-il efficace ?», Caroline Mini révèle ici quelques paradoxes de l’industrie française. Ce livre a fait déjà couler de l’encre car elle y aborde le secteur secondaire sous un angle inédit. Explications.

AMMag – Au terme de la lecture de votre ouvrage, je conclus que les entreprises françaises mettent plus d’argent dans leurs usines que leurs homologues européennes mais qu’elles produisent plus cher. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Caroline Mini – Ce n’est pas ainsi qu’on a formulé le paradoxe des investissements industriels en France. Notre premier objectif était de faire un panorama européen afin d’évaluer la France et de comprendre la nature des investissements des entreprises industrielles. On a trouvé que le niveau d’investissement des entreprises industrielles françaises est plus élevé en moyenne que celui de leurs homologues en Allemagne, Espagne, Italie, Royaume-Uni et Pays-Bas. Nous constatons aussi que la productivité horaire du travail dans le secteur manufacturier français est comparable à celle de l’Allemagne et que les gains de productivité stagnent ces dernières années dans les deux pays. En revanche, les parts de marché des entreprises allemandes dans les exportations mondiales redémarrent à partir de 2012 alors que les parts de marché françaises restent stables. Le paradoxe pourrait donc être formulé ainsi : malgré un taux d’investissement élevé, les performances économiques attendues des entreprises françaises ne sont pas au rendez-vous.

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L’ouvrage «L’investissement des entreprises françaises est-il efficace ?» a été coécrit par Caroline Mini, Sarah Guillou (Observatoire français des conjonctures économiques) et Rémi Lallement (France Stratégie). Il est publié par la Fabrique de l’industrie (https://www.la-fabrique.fr, rubrique «Publications») et France Stratégie, collection les Notes de la Fabrique (octobre 2018).

AMMag – Pourquoi ?
C. M. – Nous avons exploré plusieurs voies, dont la nature des investissements matériels et immatériels. La première catégorie comprend les machines et autres équipements, les technologies de l’information et de la communication ; la seconde inclut les logiciels, la R&D et les bases de données. Nous avons découvert que le taux d’investissement dans l’immatériel est plus élevé en France que dans les autres pays européens, mais qu’il est moins élevé dans les machines et équipements. Pour illustrer ce déficit d’investissement, on entend souvent mentionner que le taux de robotisation est faible en France. L’indicateur du nombre de robots pour 10 000 employés est 2,3 fois moindre dans l’industrie française que dans l’industrie allemande. Cependant, il dépend de la composition sectorielle de l’économie des pays : ainsi, sur le secteur automobile, le nombre de robots pour 10 000 employés est à peu près identique de chaque côté du Rhin. Cet indicateur reflète le poids des secteurs électronique et automobile qui concentrent une grande part des robots dans l’industrie.


AMMag – Un autre indicateur semble important également : l’âge moyen des machines. Qu’avez-vous appris ?
C. M. – En France comme en Allemagne, il est peu ou prou de 19 ans. Le taux d’investissement en machines et équipements est plus élevé en Allemagne qu’en France. Le parc productif allemand comprend donc davantage de machines plus jeunes qui permettent aux entreprises locales d’innover et de monter en gamme.

AMMag – Investir dans l’immatériel, n’est-ce pas aller dans le sens de l’histoire ?
C. M. – L’écart entre les taux d’investissement en logiciels et bases de données en France et en Allemagne est important : près de 5 points de valeur ajoutée. Nous avons cherché à expliquer cette différence. La première raison pourrait relever du biais statistique, mais ce n’est qu’une petite partie de l’explication. La seconde porte sur la stratégie : les entreprises françaises choisiraient-elles de concevoir en France et de fabriquer à l’étranger ? Dans les deux cas, nous n’avons pas de réponse immédiate. Nous avons prévu d’examiner ces points dans le prochain volet de notre étude, qui sera microéconomique grâce à des monographies d’entreprise. La publication des résultats est programmée pour l’année prochaine.

AMMag – La France applique plusieurs taxes sur
la production. La fondation pour la Recherche sur l’administration et les politiques publiques en recense 153, d’un montant cumulé de plus de 25 milliards d’euros. L’industrie en paie environ 10 %. Or, vous n’avez pas étudié l’impact de la fiscalité sur la production, qui peut freiner les investissements en matériel…

C. M. – Effectivement, mais nous avons étudié deux autres éléments importants. Le premier est l’investissement en construction. Il serait, dit-on, un frein à l’investissement productif. Mais en décomposant la formation brute de capital fixe, nous observons que le taux d’investissement en construction en France est comparable à celui de l’Italie et du Royaume-Uni et que l’investissement productif représente environ 90 % des dépenses d’investissement du secteur manufacturier français. Le second élément est le poids des investissements de mise en conformité réglementaire. Bien qu’il soit difficile d’accéder à toutes les réglementations des pays de notre panel, nous avons observé, par exemple, que, dans le secteur de la chimie, un des plus concernés par les impératifs réglementaires de sécurité, la mise en conformité réglementaire française expliquerait tout au plus la moitié du supplément d’investissement mesuré en France par rapport à l’Allemagne.

AMMag – Les dimensions démographique et culturelle jouent-elles un rôle dans la nature des investissements ?
C. M. – Cela n’a pas été pris en compte dans notre étude. En revanche, le dernier baromètre du numérique piloté par l’Arcep [Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, NDLR], le CGE [Conseil général de l’économie] et l’Agence du numérique a montré l’appétence des Français pour les nouvelles technologies et les services numériques. Les entreprises françaises pourraient tirer parti de cet avantage afin d’être à la pointe de l’usine du futur.

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