L’inspecteur général, pédagogue modèle

André Campa, reconnu comme un maître par les ingénieurs qui l’ont suivi sur la voie de l’enseignement, esprit rigoureux et pragmatique, féru de recherche. André Campa a fait entrer la dimension humaine dans les carrières universitaires.

André Campa (An. 24)
André Campa (An. 24)
André Campa (An. 24)
André Campa (An. 24)

Ce Béarnais à l’âme bien trempée vit le jour le 17 avril 1907 à Lescun, alors que le village, dominé par le pic d’Anie, est enseveli sous un mètre de neige. Les parents d’André, instituteurs, destinaient l’un de leurs fils à la carrière d’ingénieur. L’aîné était doué en mathématiques, mais trop myope ; le père choisit André pour préparer les Arts et Métiers. Il avait lui-même réussi l’écrit du concours, mais, faute d’argent, n’avait pas pu se rendre à Cluny passer l’oral. Après des études secondaires à Bayonne, puis à Albi, André entre à l’école d’Arts et Métiers d’Angers, avec un bon rang, en 1924. Il a 17 ans et il devient délégué de sa promotion et capitaine de l’équipe de rugby. À sa sortie, ses parents lui font suivre une spécialisation d’un an à Supélec. Lors de son service militaire, effectué pour moitié à l’École militaire du génie à Versailles (Yvelines), pour moitié au 8e régiment du génie du Mont-Valérien à Suresnes (Hauts-de-Seine), André, qui a acquis le rang d’officier, organise un laboratoire pour donner des cours aux sous-officiers et soldats techniciens.

Conseillé par un Ancien, il commence sa carrière d’ingénieur dans de petites entreprises, qui donnent davantage de responsabilités aux débutants ; il est embauché comme ingénieur d’études à la Société d’études spéciales et d’installations industrielles. Il y conçoit un équipement de séchage du phosphate et séjourne huit mois au Maroc. Il perçoit déjà un besoin pressant en formation professionnelle. Sa deuxième expérience le mène à Soissons (Aisne), où il est l’adjoint du patron des Établissements Schmit-Laurent (construction chaudronnée en acier inoxydable). La crise frappe l’entreprise et André fait l’expérience d’une gestion de faillite. C’est l’époque où il épouse Simone (1932). Le couple aura deux enfants : Jean, né en 1933, chirurgien-dentiste et sculpteur reconnu et exposé, et Annie (1), née en 1942.

  Ses écrits

Technologie Générale pour les mécaniciens (Tome 2), A. Campa - Éditions Foucher - Paris
Technologie Générale pour les mécaniciens (Tome 2)

Outre ses manuels éducatifs pour le baccalauréat technologique, les Eni ou le diplôme de technicien supérieur en bureau d’études, outre ses préfaces d’ouvrages sur le dessin, la construction, la mécanique, l’électronique ou les automatismes, André Campa a signé ou cosigné 53 ouvrages, dont :

– «Technologie professionnelle générale pour les mécaniciens», tome 2, «Mode d’obtention des pièces métalliques (suite), usinage mécanique, protection des pièces contre la corrosion, métrologie industrielle», Paris, éd. Foucher, 1949, six rééditions de 1959 à 1977 ;

– «l’Automatique par les problèmes», Paris, éd. Foucher, plusieurs éditions de 1966 à 1974 ;

– «la Mécanique par les problèmes», plusieurs fascicules et éditions, de 1954 à 1989, avec Roland Picand (Ch. 25), futur directeur du Centre de Bordeaux-Talence ;

– «Cinématique et Compléments  de statique», plusieurs éditions de 1980 à 1984.

Le tournant décisif

Inspection d’un professeur d’atelier en techno au début des années 60 : tous les enseignants inspectés gardent d’André Campa (An. 24) le souvenir d’un maître, celui dont l’autorité fait grandir.
André Campa inspectant un professeur d’atelier

La troisième entreprise d’André est l’Industrielle de chauffage et ventilation, où il partage son activité entre les études et la direction de chantiers. Le travail à forte teneur technique lui plaît. Il entrevoit la perspective de devenir patron. Mais, au mois d’octobre 1934, notre grand Ancien Arthur Loisy (Cl. 1896), au ministère de l’Éducation nationale, le fait nommer professeur technique adjoint de forge à l’école d’Arts et Métiers de Châlons. La vocation qui sommeillait en lui est réveillée. Mais l’enseignement paie mal, ses revenus baissent de moitié et la forge, trop manuelle, n’est pas passionnante. André suit le cours de mécanique d’André Ténot (Ai. 16) et devient son préparateur de laboratoire. Deux mois plus tard, il réussit le concours de chef de travaux des lycées techniques et, dès le 1er mai 1935, il commence à enseigner, à Charleville (Ardennes).

Jusqu’à la fin de sa vie, il se dévouera corps et âme à l’enseignement technique. De 1935 à 1945, il passe de Charleville à Versailles, au lycée Jules-Ferry, puis à Suresnes. Après la guerre, André rejoint la commission Langevin (1) chargée de la réforme de l’enseignement, pour mettre au point les programmes de travaux manuels. Nommé sous-directeur des Écoles normales nationales d’apprentissage (Enna), il promeut, fort de sa formation d’ingénieur et de son expérience industrielle, une pédagogie active destinée à former les professeurs de construction et d’atelier. La France exporte alors ses idées nouvelles sur l’éducation et André Campa effectue ainsi une mission de trois semaines au Brésil. Il recherche, dans plusieurs pays d’Europe, les experts de techniques majeures. Il élabore les plans d’une douzaine de lycées techniques : Toulouse, Brest, Saint-Nazaire, Mâcon, Montceau-les-Mines, Dax, etc.

Charismatique, prônant la notion d’«humanités techniques», l’homme soulève un enthousiasme collectif pour la culture technologique et la recherche. Ses travaux et son action sont à la base de la création du baccalauréat technologique (bac E, aujourd’hui S-sciences de l’ingénieur). André Campa sait emporter l’adhésion de ses collaborateurs. Il met au point la pédagogie par thème, la pédagogie du modèle, la psychopédagogie et la pédagogie de projet, et crée les options pédagogiques «composites».

Le couronnement d’une carrière

En 1956, il est appelé à l’inspection générale de l’enseignement technique : «J’ai éprouvé un grand changement dans mon comportement moral : j’étais devenu un homme libre qui n’avait plus comme patron que sa conscience.» Il s’attache à inculquer aux enseignants les techniques modernes de conception et de fabrication et à améliorer leur pédagogie. Il comprend que l’avenir des écoles dépend de la recherche et répand cette conviction ; pour lui, maîtrise des techniques et culture générale sont indissociables. Il crée une agrégation de génie mécanique pour le recrutement régulier de professeurs dans les lycées et les écoles d’ingénieurs. Il dirige vers les Arts et Métiers les candidats qui associent esprit de curiosité et sens de l’effort. En 1960, il est chargé de l’inspection des disciplines technologiques des écoles d’Arts et Métiers. Il attire des ingénieurs de talent vers une carrière universitaire, les forme et les guide comme des filleuls (2) ; il les pousse à se perfectionner par les études et des échanges avec les industries de pointe (3). Simone et lui reçoivent les filleuls à la maison. Il les persuade d’accepter une situation moins rémunératrice que l’industrie, mais dont les perspectives, y compris financières, sont prometteuses. Dans son sillage, l’école d’Arts et Métiers va créer des laboratoires de recherche et recruter des enseignants-chercheurs parmi ses anciens élèves. Son orientation vers la recherche lui fera acquérir son rang dans le club des grandes écoles.

En dix-huit années d’inspection, il couvrira les académies de Paris, Lille, Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Antilles et Guyane, Orléans, -Limoges, Aix-Marseille, Nice. Le ministère l’a, de plus, chargé de créer les écoles nationales d’ingénieurs (Eni)[4], avec quatre années d’enseignement, dont une dans l’industrie. Coiffé de son inséparable béret, il a marqué les enseignants qu’il a inspectés de sa personnalité talentueuse, rigoureuse, exigeante ; il est craint et, cependant, reconnu juste et compréhensif, franc et direct.

Major d’estime, André Campa avait été pour ses camarades un modèle et un ami. Il a fait preuve des mêmes qualités humaines dans sa carrière. Ses camarades ont rendu un bel hommage à ce modèle de conscience professionnelle et de dévouement lors de son décès, en 1981, à 74 ans. Plus tard, le Béarn a également salué André Campa, l’enfant du pays : célèbre pour son vin blanc et moelleux, la commune de Jurançon a en effet donné le nom d’André Campa à son lycée professionnel en 2004.

(1) Annie a été l’épouse de feu Marcel Cardelain (Li. 56).

(2) Élaboré à partir de 1946 par une commission ministérielle présidée par Paul Langevin, puis par Henri Wallon, deux intellectuels liés au PCF, le plan Langevin-Wallon, bien que mort-né en 1947, demeure l’un des textes de référence essentiels en matière d’éducation.

(3) Il attire ainsi son filleul de promotion, Louis Feuvrais (An. 49), futur directeur général de l’Ensam (lire AMMag d’avril 2016, p. 56).

(4) Ces partenariats sont toujours actifs avec Safran, le groupe PSA, LVMH…

(5) Brest pour l’électronique, Saint-Étienne, Tarbes, Belfort, Metz pour la mécanique.

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