Lucien Arbel, un nom sur les rails

Un destin hors du commun pour celui qui fut un élève studieux, un employé zélé, un patron avisé, un député et, enfin, un sénateur. Son nom, ARBEL, figure en lettres majuscules sur les wagons spéciaux sillonnant l’Europe depuis plus d’un siècle et, ultime consécration, sur les modèles réduits.

Né en septembre 1826 à Saint-Lupicin (Jura), Lucien Arbel entre à 17 ans à l’École d’Aix-en-Provence. Sa promotion 1843 inaugure cette toute nouvelle École d’Arts et Métiers. Dès sa sortie trois ans plus tard, il démarre sa carrière, comme de nombreux camarades, en tant que dessinateur aux ateliers Cail, puis comme chauffeur et mécanicien au service de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon (future PLM). En 1856, il entre en tant qu’associé aux ateliers Deflassieux Frères et Peillon à Rive-de-Gier (Loire), une maison fondée huit ans plus tôt. Il exploite alors avec brio un brevet ayant pour objet la fabrication des roues en fer forgé. Ses connaissances techniques contribuent au succès rapide de cette société, ainsi qu’au développement de l’industrie de forge à Rive-de-Gier. En 1869, il se sépare de ses associés pour fonder, à 43 ans, dans cette même ville, ses propres forges : les Forges de Couzon sont érigées en face de la gare de Couzon, non loin du confluent de la rivière Couzon avec le Gier, affluent du Rhône. Maître de ses choix, il perfectionne la fabrication de ses roues en fer forgé et l’étend à de nouveaux matériels de chemin de fer et d’artillerie. Usant de son influence, il persuade le service de l’artillerie de remplacer les roues en bois des affûts par des roues entièrement métalliques, à la résistance et la durée nettement supérieures. Ce succès est au départ de la réputation d’Arbel, qui ne fera que croître grâce à sa présence dans toutes les expositions industrielles, aussi bien en France qu’à l’étranger, où ses produits obtiennent les plus hautes récompenses.

Les Forges de Couzon furent érigées par Lucien Arbel en 1869 à Rive-de-Gier (Loire) en 1869, sur un terrain de 5 ha. Elles prirent un développement important. Outre les pièces destinées aux chemins de fer et tramways, les forges réaliseront des pièces de grosse et petite forge, des obus et éléments de canon, des outils pneumatiques et des pièces mécaniques.

Serviteur de la IIIe République

Lucien Arbel devient, en 1870, colonel de la Garde nationale. Ces milices de citoyens, formées dans les communes françaises, furent dissoutes définitivement le 25 août 1871, à la suite des événements de la Commune. L’estime et la considération dont il jouit auprès de ses concitoyens en font d’abord un membre écouté de la Chambre de commerce de Saint-Étienne, puis, dès 1871, à 45 ans, un député de la IIIe République, réélu en 1873, et, à 50 ans, un sénateur de la Loire de 1876 (réélu en 1879) à 1888.

Modèle réduit de wagon Arbel avec tampons à ressorts et attelages à vis (marque AMJL). Photo : La caverne du du rail.

En 1878, il reprend de Célestin Gérard les ateliers de fabrication de tracteurs et de machines agricoles de Vierzon et fonde la Société française de matériel agricole et industriel (SFMAI), qui deviendra la Société française de Vierzon (SFV). De 1879 à 1882, il sera le président de la Société des anciens élèves Arts et Métiers à la suite de Java-Mignon (An. 1840). Vers la fin de 1884, à 58 ans, Lucien Arbel perd sa douce et dévouée compagne, Marie-Emma, 55 ans, la mère de ses trois fils (Antoine, 1855 ; Pierre, 1858 ; Lucien, 1863). Toujours prête à secourir les malheureux, son cœur d’or l’avait conduite à la tête de nombre d’œuvres de charité. Cette séparation soudaine fut terrible pour son mari, accablé par une tristesse profonde – à l’origine, dira-t-on, de la maladie qui l’emportera sept ans plus tard.

Wagon à bogies pour le transport de minerai. Photo : La caverne du rail.

En 1890, il fonde, avec son fils Pierre, les Forges de Douai (Nord), sur des terrains situés de part et d’autre de la ligne de chemin de fer Paris-Lille, pour la fabrication de wagons et de pièces métallurgiques lourdes. Cette société construit des wagons spéciaux pour transporter houille et coke. Pierre prendra ensuite la direction de l’entreprise. Lucien Arbel était un des premiers patrons à pratiquer le système de participation aux bénéfices ; il prélevait chaque année une certaine somme qu’il redistribuait à ceux qui lui étaient signalés comme les plus méritants.
Le décès, le 20 février 1892 à Paris, à 65 ans, de cet ancien maître de forges, est l’occasion de saluer un homme unanimement apprécié dans cette vallée du Couzon qu’il a rendue si florissante. Lucien Arbel garda toujours en mémoire l’apport des Arts et Métiers comme en témoigne le don de 1 500 francs, en 1874, qu’il affecta en prix à des mémoires techniques.
À sa mort, un capital fut donné à l’École dont la rente permettra de distribuer chaque année deux prix de 100 francs à Aix ainsi qu’un troisième de 300 francs au meilleur mémoire technique paru dans les «Bulletins de la Société des anciens élèves». L’hommage rendu par César Trotabas (Ai. 1844), président de la Société des anciens élèves de 1883 à 1885, est sans équivoque : «Encore un des nôtres, et l’un des meilleurs, qui nous quitte pour toujours ! Encore une intelligence jadis brillante qui s’éteint dans la nuit du tombeau ! Encore une activité longtemps féconde qui se perd dans le repos sans fin ! Encore un cœur aux généreux élans qui a cessé de battre !»

Succession assurée

Son fils Pierre, puis son petit-fils Lucien surent reprendre le flambeau avec les créations en 1907 de la Société de location des wagons de grande capacité et de la Société des aciers comprimés, puis de la Société des fours à coke de Douai en 1911 et du Chantier du Landy dans la Plaine-Saint-Denis en 1935. En 1936, la raison sociale prend sa forme définitive des Établissements Arbel. Très rapidement, ces derniers se spécialisent dans l’emboutissage des tôles et la construction de wagons de grande capacité.
En 1970, les établissements Arbel se divisent en nombreuses filiales, dont Arbel Industrie, spécialisée dans les activités ferroviaires et l’emboutissage. Une restructuration s’impose au début des années 80 et, en septembre 1985, Arbel Industrie et Fauvet Girel regroupent leurs activités ferroviaires au sein d’une filiale dénommée Arbel-Fauvet-Rail, AFR, dont le siège subsiste à Douai jusqu’en 2010.

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