«Marions la créativité française à la rigueur allemande»

Une volonté politique de rapprochement des États allemand et français s’est exprimée ces derniers mois. Mais comment faire travailler ensemble deux pays aux cultures si différentes ? Par le mélange des compétences assure Guy Maugis, président de la Chambre franco-allemande de commerce et d’industrie. Paroles d’un fin connaisseur des deux nations.

Guy Maugis

AMMag – Quelles différences voyez-vous entre les industries françaises et allemandes ?

Guy Maugis – Au-delà des différences organisationnelles, parlons des éléments culturels, liés aux systèmes d’éducation. L’Allemagne a toujours été fière de son industrie. La France est plus animée par les idées, la mode. Outre-Rhin, la formation est pratico-pratique, appuyée par une culture de l’amélioration permanente. Au final, la compétence est pointue mais étroite. En revanche, l’éducation française privilégie une compétence très large, mais pas très approfondie. On survole un peu les sujets. C’est adapté à la nécessité de l’évolution des compétences mais inadapté aux métiers qui réclament de la répétition et de la finesse.

Le Français s’ennuie très vite. Il a besoin de changer. Pour un ingénieur allemand, au contraire, c’est très bien de faire toujours mieux ce qu’on a fait la veille. On retrouve ce fonctionnement dans les PME du fameux «mittelstand» [littéralement «classe moyenne», ce terme désigne la nuée de petites et moyennes entreprises, souvent familiales, allemandes, NDLR]. Ce sont des entreprises extraordinairement spécialisées dans des domaines très spécialisés. Ce sont souvent des champions mondiaux. Par exemple, Adolf Würtz GmbH fabrique exclusivement des vis et, pourtant, son chiffre d’affaires atteint les 10 milliards d’euros. On aura du mal à motiver un ingénieur français en lui promettant de dessiner des vis toute sa vie. Pourtant, les entreprises allemandes ont fait la preuve de leur supériorité dans les industries qui demandent de la répétition, de la constance, de la précision, de la qualité… et de l’innovation-amélioration incrémentale. Cela a façonné la réputation allemande.

Comme leurs produits ont une qualité supérieure à celle de leurs concurrents, ils sont donc vendus plus cher. Les marges plus importantes permettent de réinvestir dans la R&D et dans des équipements plus productifs. L’obsession des Allemands pour la compétitivité s’explique aussi par leur besoin d’exporter. En revanche, l’industrie française a plutôt été obnubilée par l’entrée de gamme sans se donner les moyens d’automatiser et de robotiser afin d’obtenir les coûts correspondants. Notre industrie est «stuck in the middle», «coincée dans le milieu de gamme». Elle n’est pas capable de produire du «low cost», notamment à cause du coût de la main-d’œuvre, mais n’arrive pas à aller dans le haut de gamme. Les produits médians, la spécialité française, génèrent des marges faibles, d’où la faiblesse — voire l’inexistence — des réinvestissements dans la R&D ou dans un réseau de vente à l’étranger. Au final, les entreprises végètent dans un marché qui diminue de plus en plus. En effet, les marchés évoluent fortement vers deux segments : le «low cost» et le «high cost». Le segment du milieu se réduit continuellement. On l’observe clairement dans l’automobile ou l’alimentation.

AMMag – Pourquoi l’Allemagne a-t-elle lancé le programme industrie 4.0 ?

G. M. – Si on observe la tendance des quinze dernières années, on découvre que l’Allemagne a stabilisé sa part de marché globale dans le commerce international, même si les volumes ont beaucoup grossi. En revanche, si on regarde cet indicateur en détail, le diagnostic révèle le recul, voire la quasi-disparition de certains secteurs, comme l’électronique grand public — téléviseurs, téléphones, etc. Cependant, la position globale allemande peut s’interpréter comme une prouesse dans la mesure où elle affronte l’ogre chinois. L’idée de l’industrie 4.0, c’est la possibilité de garder un «leadership» sur l’industrie traditionnelle parce qu’il y a des menaces du même ordre que celles observées dans l’électronique grand public. Le programme industrie 4.0 est très clairement la traduction d’une prise de conscience nationale depuis 2011. Le groupe qui l’anime est directement piloté par Angela Merkel. Une fois par mois, elle réunit les personnes concernées, parmi lesquels les patrons de Siemens, de Bosch, etc. Il existe aussi des sous-groupes qui traitent de sujets pointus. La puissance allemande existe aujourd’hui grâce à son économie et à son industrie. Si elle perd son poids économique et industriel, elle perd aussi son poids politique.

AMMag – Quels seraient les principaux défis à relever
pour notre voisin allemand ?

L’analyse du contexte industriel allemand révèle quatre dangers et autant de défis. Ainsi la baisse démographique risque-t‑elle d’en-gendrer une perte de compétences. C’est le premier danger.

Actuellement, un ingénieur arrive sur le marché du travail quand deux partent à la retraite. La diminution du nombre d’ingénieurs risque de limiter les développements en R&D et l’innovation. L’immigration peut être une solution, mais il sera difficile d’attirer ou de former suffisamment d’ingénieurs étrangers ayant un niveau bac + 8.

Parallèlement, deuxième danger, la montée en compétences très nette des pays d’Asie, de la Chine en particulier, notamment dans la machine-outil représente une concurrence redoutable. Dans ce secteur, leurs compétences rattrapent celles de l’Allemagne mais elles sont accessibles à un coût… trois fois moindre ! Aujourd’hui, la Chine n’exporte pas un nombre significatif de machines-outils, mais certains groupes allemands installés dans ce pays préféreraient acquérir des machines chinoises pour leur prix bas et pour la proximité des équipes du service après-vente.

Troisième danger : le coût de l’énergie progresse depuis plusieurs années, en raison, notamment, de la sortie du nucléaire de l’Allemagne. Ce coût participe à la perte de compétitivité globale de l’industrie traditionnelle.

Enfin, dernier danger, il faut compter avec la montée du numérique. On ne sait pas très bien comment cela va s’appliquer à l’industrie, mais il est clair que l’Europe, Allemagne comprise, a raté la révolution 2.0. Ce sont les Gafa, les géants américains du Web, qui ont raflé la mise. Le risque, c’est que cela se reproduise pour l’industrie. D’où le pilotage à très haut niveau du programme industrie 4.0.

AMMag – Où se trouvent les complémentarités entre les industries française et allemande ?

G. M. – Une véritable volonté politique s’est exprimée ces derniers mois pour que la France et l’Allemagne coopèrent de plus en plus. Au niveau des formations, la France se positionne mieux que l’Allemagne sur les nouvelles technologies, comme l’intelligence artificielle et le «big data». La primauté des mathématiques y est pour beaucoup. Inversement, la formation allemande est précieuse : elle est bien adaptée aux besoins des entreprises, car ce sont ces mêmes entreprises qui la pilotent. Ainsi la coopération franco-allemande tirera son succès du mélange des compétences, notamment de la complémentarité entre la créativité française et la rigueur allemande. Même si cela semble un peu caricatural, nous le vivons au quotidien dans les entreprises franco-allemandes.

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