Mission sur Mars en terre arctique

Alexandre Mangeot (Ai. 206) participe depuis 2012 aux expériences menées par la Mars Society pour préparer les futures missions d’exploration martienne. Cette fois-ci, du 17 juillet au 16 août, l’ingénieur en aérospatial, commandant de l’expédition, s’est retrouvé avec cinq coéquipiers dans l’Arctique canadien.

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Alexandre Mangeot (Ai. 206), lors d’une sortie extra-véhiculaire. Au second plan, le «Hab», structure cylindrique de 8 mètres de diamètre et deux étages, est l’élément principal de la station, à la fois base de vie et laboratoire de recherche. Photo : Mars Society
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Alexandre Mangeot (Ai. 206).
Aujourd’hui chef de projet mécanique spatiale et aéronautique chez Epsilon Ingénierie à Bordeaux, il intègre l’Ensam d’Aix en 2006. Dès 2007, il devient membre de la Mars Society. Un an plus tard, il rejoint pour un semestre l’université de Sherbrooke, au Canada. De retour en France, il entre pour sa troisième année au Campus de Bordeaux et réalise son PFE chez Snecma Propulsion Solide (devenu Herakles). Puis, de 2009 à 2012, mène une thèse en énergétique propulsion spatiale financée par le Cnes au sein du laboratoire Prisme. En 2012, Alexandre effectue sa première mission à la base Mars Desert Research Station (MDRS) en Utah (États-Unis). Il devient ingénieur d’études chez Expliseat, PME bordelaise qui a conçu le plus léger siège d’avion, puis repart en novembre 2014 pour une deuxième mission à la base MDRS. En 2016, il est assigné commandant des expéditions du programme Mars 160.

AMMag – À la mi-août, vous êtes rentré de la dernière expédition du programme Mars 160. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans l’extrême Arctique ?
Alexandre Mangeot – Peut-être le sentiment d’isolement. À la différence des missions précédentes, nous étions seuls, à une heure d’avion de Resolute Bay, le hameau inuit le plus proche, dans le Nunavut. Dans le désert de l’Utah, lors de ma deuxième mission, par exemple, nous croisions souvent des touristes venus de la localité située à moins d’un quart d’heure du camp. Même sans contact direct avec les curieux, la présence humaine relativise le sentiment d’isolement. À titre personnel, j’ai beaucoup appris sur moi-même.

AMMag – La formation des Arts et Métiers vous a-t-elle été utile ?
A.M. – Énormément. Étant le commandant d’expédition, je devais coordonner le travail de chacun en phase avec les attentes de la direction et mon passage aux Arts, notamment lors des activités extrascolaires, m’a donné un sens du management fort utile lors de situations tendues.

AMMag – Pourquoi la Mars Society a-t-elle choisi ce lieu ?
A.M. – L’extrême Arctique est l’environnement terrestre qui s’apparente le plus à Mars. L’atmosphère y est assez froide. Le climat polaire est idéal pour nous mettre en condition. Trente jours en Arctique ont été ressentis par l’équipage comme quatre-vingts jours dans le désert de l’Utah. Nous avions le sentiment que le temps s’allongeait et nous nous sommes adaptés à l’environnement, tout comme les humains le feront sur Mars. En regardant le paysage, presque rien ne nous rappelait la Terre d’autant plus que notre station était installée au bord du cratère Haughton. Creusé il y a 39 millions d’années par une météorite, il mesure 23 km de diamètre.

AMMag – Quelles étaient vos conditions de vie ?
A.M. – Une aventure humaine sans précédent ! En plein été, le thermomètre ne dépassait pas les 10 °C dehors et le taux d’humidité à l’intérieur du module était de 90 %, à cause d’une météo exceptionnellement humide. Pour économiser le carburant, le générateur ne fonctionnait que neuf heures par jour, avec des intervalles de deux heures maximum. Lorsque le générateur était éteint, il n’y avait pas de chauffage, pas de communication, pas de cuisson possible — de toute manière, nos repas n’étaient pas très variés ! Heureusement, tous nos ordinateurs portables fonctionnent quelques heures sur la batterie, ce qui nous permettait de continuer à travailler. Pendant les fenêtres de communication avec le satellite, Internet était notre seul moyen de communication. Nos sorties extra-véhiculaires étaient très encadrées et l’un de nous sortait toujours sans combinaison, armé d’un fusil, pour nous protéger d’une éventuelle attaque d’ours polaire. Malgré l’isolement, le froid et ce paysage quasi martien, l’équipage a réussi à vivre ensemble sans de trop grandes tensions. Un peu comme aux Arts, l’environnement très difficile et stimulant a forgé notre groupe d’explorateurs pour en faire une famille très soudée.

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Pour sa troisième mission pour la Mars Society, Alexandre Mangeot et ses coéquipiers ont vécu trente jours au bord du cratère Haughton, loin de toute zone habitée, dans les conditions les plus proches possibles d’un séjour sur Mars.

AMMag – Ces missions ont pour objet d’être proches de la réalité. Vous testiez et vérifiez de nombreuses procédures…
A.M. – Les stations de recherche sont des laboratoires pour apprendre à vivre et à travailler sur une autre planète. Chacune d’elles est la réplique d’un habitat qui amènera des humains sur Mars et servira de base principale pour des mois d’exploration dans le dur environnement martien. Un tel habitat représente un élément clé de la planification de la mission humaine sur Mars. La pièce maîtresse de chaque station est un habitat cylindrique, le «Hab»(1), une structure à deux étages de 8 mètres de diamètre montée sur des entretoises d’atterrissage. Des structures externes périphériques, certaines gonflables, peuvent aussi être ajoutées au Hab. Chaque station sert de base à une équipe de quatre à six membres de différentes nationalités : géologues, astrobiologistes, ingénieurs, mécaniciens, médecins et autres, qui vivent pendant des semaines ou des mois dans un isolement relatif et dans un environnement analogue à Mars. En plus de fournir un aperçu scientifique de notre monde voisin, diverses disciplines scientifiques et techniques clés aident à préparer les équipages et les matériels. Quand on considère l’efficacité d’une mission humaine sur Mars dans son ensemble, il est clair qu’il existe un problème de conception des opérations d’une complexité considérable à résoudre — je pense aux sorties extra-véhiculaires, à l’usage de la robotique pour certaines tâches d’assistance sur le terrain, au risque de blessures, etc.

AMMag – Votre passion pour Mars étant visiblement sans faille, êtes-vous candidat pour un départ vers Mars ?
A.M. – Mon rêve serait bien sûr de mettre un jour le pied sur Mars. Les verrous humains et technologiques ne sont pas les plus insurmontables. Ce qui manque réellement, c’est la volonté politique et les ressources financières. Car, pour qu’elle soit intéressante au plan scientifique, une expédition doit se dérouler pendant un an et demi sur place, auquel il faut ajouter six mois de voyage aller et six mois pour le retour, peut-être moins si on choisit une trajectoire plus énergétique. Les estimations les plus faibles évoquent une enveloppe de 50 milliards de dollars pour cinq missions. Rien ne se fera sans une coopération internationale ! Techniquement, il faut un lanceur lourd capable d’envoyer 100 tonnes en orbite basse, soit cinq fois la capacité d’Ariane 5. J’espère que les gouvernements des différents pays arriveront à s’entendre sur cette conquête ou que les initiatives privées aboutiront.

(1) Abréviation en référence au roman «The Martian», d’Andy Weir («Seul sur Mars»).

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