Quels scénarios pour l’industrie du futur ?

Dans quel contexte économique, social et politique se prépare l’industrie du futur de part et d’autre du Rhin ? Trois cercles de réflexion, impliquant des acteurs des deux pays, viennent de publier leurs conclusions sur la question. Bilan d’une étude comparative où se dessinent des scénarios divergents.

L’industrie 4.0 est à nos portes : avec la numérisation croissante de la production, il ne fait plus guère de doute que les processus de fabrication vont être fortement touchés par les technologies de l’information et de traitement de données. Certains n’hésitent plus à parler de «4e révolution industrielle», après la mécanisation du XVIIIe siècle, la production de masse du XXe et l’automatisation par l’électronique et l’informatique de la fin du XXe. Pour l’Allemagne comme pour la France, partenaires commerciaux, fondateurs et moteurs de la construction européenne, il est essentiel de comprendre et d’appréhender correctement cette évolution. L’Allemagne dispose d’un vaste parc industriel qui sera forcément acteur de ce progrès. Quant à la France, dont le réseau industriel est en souffrance depuis la fin des Trente Glorieuses, elle ne doit pas rater le rendez-vous. Une réflexion de fond a été menée entre les deux pays à travers un cycle de rencontres organisées en 2016 et 2017 par la Fondation Jean-Jaurès, la Fondation Friedrich-Ebert et La Fabrique de l’industrie, avec le soutien du ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique. Le matériau très riche issu de ces colloques a fait l’objet d’une synthèse publiée par La Fabrique de l’industrie .

Des critères nationaux très influents

En Allemagne, les Länder disposent d’une grande autonomie
pour soutenir l’industrie locale. Ici, à Hanovre en 2016,
le stand du réseau It’s OWL : cet acronyme pour
«Intelligent Technical Systems OstWestfalen-Lippe»
signifie «systèmes techniques intelligents de la Westphalie Est-Lippe»
(une partie du Land de la Rhénanie-du-Nord–Westphalie).

Le concept d’industrie 4.0 a été développé outre-Rhin à partir des années 10 de ce siècle et connaît désormais de nombreuses variantes et déclinaisons dans le monde, dont «l’industrie du futur» française. Sans présenter de différences fondamentales, les deux visions ne sont pas pour autant superposables : les Allemands donnent la priorité aux per-spectives de progrès résultant des changements techniques alors que les Français sont plus circonspects, leur industrie souffrant d’un déficit de compétitivité évident. Depuis les années 70-80, l’industrie n’a jamais été une cause nationale dans l’Hexagone. Au contraire, la révolution numérique a été plutôt considérée comme l’avènement d’une économie «tertiarisée», dans laquelle l’industrie pourrait être délocalisée. Résultat : en 2014, l’industrie représentait 12 % de la valeur ajoutée totale française, contre 22 % en Allemagne. Quant à l’écart de numérisation et d’automatisation, il est énorme si on considère le stock de robots industriels installés : 30 200 en France, contre 199 000 outre-Rhin !

Rien d’étonnant, donc, si les deux pays ne placent pas les mêmes espoirs derrière cette nouvelle révolution industrielle. Pour l’Allemagne, il s’agit d’aboutir à une sorte «d’efficacité à l’état pur», à travers une forte flexibilité et une fluidité parfaite de la création de valeur, en «numérisant tout ce qui peut l’être».

Concrètement, cette évolution peut aboutir à trois scénarios : la rupture (émergence de nouveaux modèles sociaux et créatifs), le progrès (résolution des problèmes actuels) ou la destruction (des emplois, des modèles sociaux, etc.). Difficile pour l’heure de prédire dans quel sens l’industrie 4.0 va pointer.

En Allemagne, l’heure est plutôt à l’optimisme : le potentiel de croissance est en effet considérable pour certains secteurs (télécommunications, IT…). Pourtant, la situation présente aussi des risques pour les grandes entreprises traditionnelles. Si elles ratent le coche des «services intelligents» et de «l’innovation ouverte», elles pourraient se retrouver dans un rôle de sous-traitants interchangeables. La plupart des entreprises allemandes ne se sentent d’ailleurs pas prêtes à relever le défi et des secteurs comme la métallurgie, la chimie, le bâtiment ou le commerce sont à la traîne. L’objectif outre-Rhin est donc de les mobiliser dans ce sens.

Côté français, on part de plus loin, la priorité est différente : la France a pris du retard. Les quelques usines encore existantes sur le territoire ne possèdent presque plus de machines françaises et les logiques de «coopétition», c’est-à-dire de coopération entre entreprises concurrentes pratiquée en Allemagne, ne sont pas du tout ancrées dans la tradition du pays. Il faut mettre fin au mythe de la société postindustrielle et des entreprises sans usine, et relancer l’idée d’un avenir industriel français. Une prise de conscience a eu lieu pendant la crise de 2009 et a mené à la politique de l’offre, à l’œuvre depuis.

Fabricant allemand d’appareils de manutention, Still GmbH développe des projets pour l’industrie du futur notamment, avec Audi, le stockage et l’acheminement automatisés sur longue distance, sans conducteur ni magasinier, de charges volumineuses palettisées.

 

Organisation du travail polarisée ou en essaim ?

Cette évolution ne sera pas sans effet sur le monde du travail, mais bien malin qui saura prédire dans quel sens elle influera : les différentes études se contredisent. Alors qu’en 2014, le cabinet Roland Berger affirme que «le remplacement de l’homme par la machine est peu à peu devenu une réalité», alors que l’université d’Oxford estime que 47 % des emplois aux États-Unis présentent un fort risque d’automatisation d’ici à dix ou vingt ans, le Conseil d’orientation pour l’emploi français évalue pour sa part que seulement 10 % des emplois sont en danger.

Sur un plan moins quantitatif, l’emploi se retrouverait «polarisé», la part des métiers les plus et les moins qualifiés augmentant, traçant une courbe en «U». Là aussi, ces prévisions sont discutables et discutées : ainsi, en France, on observe surtout que le chômage de masse dans l’industrie touche surtout les moins qualifiés  le phénomène étant masqué par le boom des emplois de service à la personne.

L’utilisation des cobots (robots collaboratifs) par l’équipementier
automobile français Valeo dans son usine tchèque de Zebrac a
amélioré la qualité du travail des opérateurs sans supprimer d’emplois.

L’organisation du travail devrait également s’en trouver bouleversée. Davantage de rapports horizontaux, logique d’entreprise-réseau, essor du «lean management» replaçant l’humain au centre de l’entreprise… Le spectre des perspectives reste étendu : il y a un monde entre  une organisation polarisée, qui s’appuie sur l’hétérogénéité des tâches, des qualifications et des emplois, et une organisation en essaim avec un réseau souple de salariés très qualifiés opérant sur un pied d’égalité, sans tâche définie pour chacun. Là aussi, impossible de prévoir quelle évolution sera privilégiée. Les deux génèrent autant d’opportunités (travail plus riche, participation étendue, meilleure organisation, etc.) que de risques (flexibilité, stress, décloisonnement entre parts professionnelle et privée de la vie, concurrence, etc.) pour les travailleurs. De quoi faire de l’organisation du travail un des principaux enjeux du dialogue social des prochaines années !

Ces décisions, éminemment politiques, soulèvent la question du rôle des pouvoirs publics dans le soutien de l’industrie du futur. Là encore, les deux pays abordent le sujet très différemment : l’Allemagne est un État fédéral où les Länder disposent d’une grande autonomie alors que la France est très centralisée. Notre pays a pourtant fait un choix inhabituel en associant à son action ses régions, les industriels (Conseil national de l’industrie), les ministères, les pôles de compétitivité, etc. à travers l’Alliance industrie du futur. Il s’agit de relever deux grands défis : économique, puisqu’il faut assurer soutien et accompagnement financier aux entreprises, à travers BPI France notamment ; et politique, s’agissant de la prise en charge des inévitables conséquences sociétales (protection des personnes et préparation de l’avenir).

Outre-Rhin, l’objectif du gouvernement sera davantage de traduire les solutions 4.0 dans un langage compréhensible par les PME. La longue tradition allemande en matière de consultation des travailleurs devrait faciliter les choses. L’automatisation poussée en Allemagne prépare aussi les industriels à la baisse de la démographie. En effet, les bras vont manquer et l’immigration ne suffira pas à résoudre ce défi.

Le retour en force des campagnes

Dernière question soulevée par l’étude : l’accompagnement et la promotion de l’industrie dans les territoires. C’est un sujet particulièrement sensible en France, où la décentralisation industrielle a fait des ravages dans les campagnes : les emplois à forte valeur ajoutée ont migré vers les villes, tandis que la fabrication était déplacée vers la province. Cette dernière a donc particulièrement souffert des séries de délocalisation de la fin du XXe siècle. Mais le paradigme est en train de changer : l’économie de la connaissance implique notamment de ne plus séparer l’entreprise de son environnement. Dans ce nouvel ordre des choses, les relations de confiance entre les différents acteurs deviennent essentielles et elles vont souvent de pair avec la proximité. De même, la mobilité des travailleurs est en train de devenir un facteur important et elle est plus facile à mettre en place sur une zone délimitée. D’où la question, fondamentale pour l’aménagement du territoire, de la place des futures usines.

L’importance du numérique impose le haut débit, privilégiant de fait les zones urbaines. L’évolution des types de profils de travailleur va également influer dans ce sens : on va rechercher des profils tertiaires, plus faciles à trouver dans les centres urbains. Mais les villes sont-elles prêtes à faire une place à l’industrie, dans tous les sens du terme, comme elles ont pu le faire dans le passé ? Après des décennies à nier l’importance du secteur secondaire, le grand public et les responsables sont-ils conscients de ce qu’est l’industrie moderne, du type de locaux qu’elle nécessite ? Et que vont devenir les territoires les moins bien dotés en infrastructures ?

En conclusion, l’étude rappelle la première loi du professeur d’histoire de la technologie Melvin Kranzberg, qui résume bien le problème auquel les deux pays vont devoir faire face : «Une technologie n’est ni bonne ni mauvaise ni neutre !» Face à l’ampleur des progrès techniques et leurs conséquences possibles, la société ne pourra pas faire l’économie d’une véritable prise de conscience éthique et politique — sinon, elle prend le risque de répéter les erreurs du passé. Une réflexion qui devra impliquer tous les acteurs.

La France mise sur la recherche partenariale et les associations public-privé pour favoriser l’émergence de l’usine 4.0. C’est ainsi qu’en février, le groupe Michelin s’est associé à trois laboratoires de recherche universitaire clermontois pour créer le FactoLab, un laboratoire de R&D dédié à la coopération homme-machine, notamment dans les domaines de la cobotique et des nouvelles technologies numériques.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.