Stocker le soleil

Aux portes de la rentabilité, le solaire photovoltaïque devrait franchir une nouvelle marche dans les années à venir, celle du stockage d’électricité. C’est l’une des voies de recherche du pôle de compétitivité Derbi, qui en a fait le thème central de sa dernière conférence annuelle.

Les premières offres de kits photovoltaïques dédiés à l’autoconsommation commencent à fleurir, à l’instar de celle proposée par EDF ENR avec la Smartflower, unité montée sur un tracker solaire. Photo : EDF ENR.

«Jusqu’à présent, j’étais à l’avant-garde ; celle-ci m’a rattrapé, je suis dans l’actualité désormais !» Militant de la première heure pour l’énergie solaire, André Joffre (Ai. 75) mesure le chemin parcouru, de la création en 1983 de Tecsol, son bureau d’études, à ce jour, en passant par son accession à la présidence du pôle de compétitivité Derbi (Développement des énergies renouvelables pour le bâtiment et l’industrie), dès sa création en 2005. Le gadzarts se classe aussi parmi les précurseurs de la révolution numérique, son bureau d’études s’étant frotté aux nouveaux outils dès l’orée des années 90 : «Nous avons très tôt créé des sites internet dédiés au monitoring d’installations. Aujourd’hui, nous suivons quelque 1 000 installations en PV [photovoltaïque, NDLR] et 250 en thermique.»

Sur la voie du «peer to peer» énergétique

Toujours à la page, Tecsol a noué il y a deux ans un partenariat avec la société toulousaine Sigfox, opérateur télécom spécialisé dans l’internet des objets. Ensemble, ils ont développé à très bas prix des unités de monitoring pour installations PV en maison individuelle, qui tirent parti des réseaux de grande portée et de faible intensité de Sigfox. Car, aidée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’énergie solaire est en passe de s’imposer définitivement et de façon massive dans notre bouquet énergétique, dans une logique de réseaux électriques communicants. Seul hic : le stockage, sous forme d’électricité ou de chaleur, qui permettra de lever le biais de l’intermittence, inhérente à l’énergie solaire.
La 10e conférence annuelle, organisée fin juin à Perpignan par le pôle Derbi, était consacrée au stockage d’énergie. Les différents procédés (batteries électrochimiques, piles à combustible, méthanation…) devraient contribuer à la forte dynamique photovoltaïque : selon l’Ademe, la puissance installée, estimée à 177 GW fin 2014, devrait gagner entre 47 et 86 GW d’ici à trois ans. L’Asie, l’Amérique du Nord et l’Europe porteront cette croissance globale. Le stockage induira de nouveaux modes de consommation. Les particuliers équipés de kits augmentés de batteries électrochimiques pourront opter pour une consommation in situ plutôt que pour une injection sur le réseau de distribution. Ces producteurs diffus contribueront à pallier les éventuelles chutes de tension. De quoi intéresser les gestionnaires de réseaux électriques, Enedis en tête. L’Ademe ajoute que «l’autoconsommation se révèle particulièrement pertinente dans les zones où le réseau est contraint (zones non interconnectées) et dans les bâtiments où la production et la consommation sont bien corrélées (supermarchés, entrepôts frigorifiques, bureaux…)».
De nombreux acteurs d’envergure briguent déjà un avenir d’opérateur intégré de l’autoconsommation : Tesla, constructeur de véhicules électriques, a fait une offre pour acheter SolarCity, fabricant américain de modules PV, et Total a acquis Saft, fournisseur de batteries de stockage — une OPA amicale est en cours. En 2011, le pétrolier avait déjà pris une participation majoritaire dans Sunpower, autre fabricant de modules. Depuis peu, EDF ENR déploie de son côté son offre destinée aux particuliers, «Mon soleil et moi», comprenant des modules Photowatt (de 1 à 5 kWc selon les kits) associés à des batteries lithium-ion fournies par LG Chem. Le groupe Bolloré n’est pas en reste, avec ses batteries stationnaires assorties de modules PV, déployées essentiellement sur le continent africain. De tels équipements permettront de faire de l’effacement, en réutilisant au cours de la soirée l’électricité stockée durant la journée.
D’après EDF ENR, 7 kWh utiles correspondent à l’équivalent cumulé de six heures d’éclairage d’une pièce, six heures de télévision, un cycle de machine à laver, vingt-quatre heures d’un réfrigérateur et une heure de fonctionnement d’une plaque de cuisson à induction. Une fois les stocks épuisés, les foyers basculent sur le réseau de distribution, grâce au système de gestion automatisée intégré à l’armoire de stockage. De tels systèmes devraient à terme permettre aux producteurs décentralisés d’injecter un surplus de production sur le réseau basse tension, ouvrant ainsi la voie au «peer to peer» énergétique. «Sous réserve de tarifs d’utilisation des réseaux publics d’électricité très bas», souligne André Joffre. Le dispositif fait désormais l’objet d’une ordonnance découlant de la loi de transition énergétique, publiée au «Journal Officiel» du 28 juillet 2016.

Chaque année, le pôle de compétitivité Derbi réunit à Perpignan (Pyrénées-Orientales) les spécialistes de l’énergie solaire à l’occasion de sa conférence internationale. Photo : R.Limbourg.

Imposer des règles de conformité

Pour l’heure, les batteries de stockage étant très chères, l’autoconsommation n’est pas encore rentable pour l’utilisateur final. C’est pourquoi le ministère de l’Écologie réfléchit depuis deux ans à un mode de soutien, à l’image du crédit d’impôt mis en place pour l’achat de kits PV. «Des incitations d’État seraient une bonne chose, acquiesce André Joffre. En contrepartie, il faudrait exiger que l’installation respecte les règles de conformité édictées par le Consuel [Comité national pour la sécurité des usagers de l’électricité] et le cadre de l’écoconditionnalité [l’installation devra, par exemple, avoir été réalisée par un électricien reconnu garant environnement]. Sinon, nous risquons d’assister au retour des “écodélinquants” sur ce marché naissant.» Référence aux opportunistes ayant, au cours des années 2000, profité de l’effet d’aubaine du crédit d’impôt pour commercialiser des installations PV défectueuses. S’en est suivie une mauvaise publicité précipitant le marché du PV dans l’abîme. En vieux briscard de l’énergie solaire, André Joffre veillera à ce que les erreurs du passé n’injurient pas l’avenir !

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