Un espoir pour les enfants de la rue de Kinshasa

Communauté catholique, le Chemin-Neuf mène des actions humanitaires sur divers continents, notamment à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, où elle prend en charge des enfants abandonnés pour les réinsérer dans le milieu familial. Jacques Lettu (Ch. 64), intendant général de la communauté, raconte comment.

C’est en juillet 2003 que l’archevêque de Kinshasa, à l’époque le cardinal Etsou, a confié à la Communauté du Chemin-Neuf la paroisse Sainte-Christine et l’école qui lui est attachée. Elle est située à Makala, une des communes du sud de la mégapole de Kinshasa. C’est un quartier défavorisé, non loin du rond-point N’Gaba, où se trouve notamment un marché aux multiples échoppes, ouvert de jour comme de nuit. C’est aussi un lieu de la prostitution enfantine.
Les bâtiments de l’école étaient en très mauvais état et nous avons dû refaire à neuf les toits, délabrés, réinstaller le réseau électrique et réaménager la grande cour. Pendant les travaux, nous nous sommes aperçus que l’école était «visitée» la nuit. À Kinshasa, il y aurait de 20 000 à 30 000 enfants de la rue, les «shégués», en lingala les moineaux. Ces enfants ont été abandonnés, souvent au prétexte de sorcellerie. Ils survivent comme ils peuvent. Certains viennent se réfugier la nuit à l’école avant de retourner au rond-point N’Gaba dans la journée.

Marché Sainte-Christine de Makala, au sud de Kinshasa. C’est dans ce quartier populaire que la communauté du Chemin-Neuf a ouvert N’Dako Ya Biso («notre maison») pour accueillir les enfants de la rue appelés ici les «shégués», en lingala les moineaux.

Un patient travail d’enquête et de médiation

Malgré les mises en garde des gens du quartier sur la dangerosité de ces enfants — «attention, ils sont violents, sales, certains sont sorciers : il faut chasser ces bandits !» —, notre Communauté a fini par gagner la confiance de quelques-uns. Nous avons alors loué une maison baptisée N’Dako Ya Biso («notre maison»), avec un petit terrain, près du rond-point N’Gaba pour écouter, soigner et nourrir ces enfants. Dès les premiers mois, une quarantaine de gamins ont été accueillis, qui nous ont dit leur souhait de réintégrer leur famille.
Ainsi est né notre projet de réinsertion des enfants dans leur famille (et non de création d’un orphelinat !). Cela suppose un long travail d’enquête pour découvrir au préalable où habitent les familles. Ensuite, il faut prendre contact avec elles et mener de patientes médiations pour pouvoir envisager une réunification. Puis, il faut déterminer le type d’aide à apporter pour que ces familles puissent offrir à leurs enfants des conditions de vie décentes et réfléchir avec eux sur leur avenir commun. Enfin, il est nécessaire de suivre les enfants pour que leur retour dans le cercle familial soit durable, notamment en veillant à leur scolarisation, qui reste hors de prix à Kinshasa pour de nombreuses familles.
Les situations sont souvent dramatiques : décès des parents (l’entourage rejette souvent la responsabilité de la mort sur l’enfant, déclaré sorcier), séparation difficile, remariage néfaste, situation matérielle misérable. Mais, en Afrique, la famille a une dimension bien plus large qu’en Europe et demeure un pilier solide de la société. Au fil des contacts, une porte s’ouvre pour l’enfant, qui chez un oncle, qui chez un grand-père, une sœur. Parfois même, le miracle se produit : la maman ou le papa accepte de reprendre son enfant. Dans la mesure du possible, nous suivons ces enfants réinsérés par des visites régulières afin de consolider les situations fragiles, voire apaiser les conflits quand ils surviennent.

Thomas, accusé de sorcellerie

Alors qu’il était déjà orphelin de père, Nicolas avait 10 ans quand sa mère est décédée à son tour. Il a été accusé de sorcellerie par les membres de sa famille. Chassé de la maison, cet «enfant sorcier», «Ndoki» en lingala, a vécu deux ans dans la rue. Il fabriquait du charbon de bois qu’il revendait ensuite pour s’acheter de quoi manger. Thomas est venu à la maison de N’Dako Ya Biso nous dire qu’il voulait rentrer dans sa famille. Malheureusement, celle-ci ne voulait pas l’accueillir et il commençait à désespérer. Après de nombreuses démarches, les éducateurs ont réussi à convaincre un de ses oncles qui a reconnu l’innocence de l’enfant. Nous nous sommes engagés à payer les frais de scolarité, très élevés en RDC(1), et, désormais, l’enfant est scolarisé. n

(1) De 150 $/an pour un revenu moyen de 171 $/an/hab. (chiffres 2009, lire aussi www.unicef.org/french).

La rue, encore plus impitoyable pour les filles

Depuis 2006, nous avons réinséré plus de 1 500 enfants avec un faible taux d’échec. Aujourd’hui, une quarantaine d’éducateurs kinois assurent ce travail de suivi des jeunes, le contact avec les familles et, bien sûr, sont présents le soir au rond-point N’Gaba dans l’objectif de sortir de la rue près de 200 gamins chaque année.
La situation des filles, certes moins nombreuses que les garçons, est encore plus catastrophique. Contraintes à la prostitution, beaucoup sont déjà mères. À la Maison Béthanie, nous ac-cueillons une quinzaine de petites filles (de 6 à 14 ans), certaines avec leur bébé, pour les écouter, les soigner, les héberger le temps de trouver une solution — réunification avec leur famille ou placement dans un centre d’hébergement adapté.
Réintégrer ces jeunes filles dans leur famille est encore plus difficile que pour les garçons : la plupart sont traumatisées, lourdement blessées, y compris dans leur cœur. Leur dramatique vécu dans la rue nécessite un long cheminement vers la résilience. Des éducatrices les suivent jour et nuit, durant plusieurs mois : cours d’alphabétisation, de couture et de broderie. Sans oublier des moments de détente, elles les font participer à la préparation des repas, une manière de les réadapter à une vie paisible, propice à un retour apaisé dans la famille.

Dans le centre de formation Saint-Joseph, une centaine de garçons apprennent en deux ou trois ans les métiers du bâtiment (menuiserie, maçonnerie, soudure, électricité…). Dans un espace à part, la Maison Béthanie, une quinzaine de jeunes filles sont formées à la couture.
La plupart ont été sauvées de la prostitution, certaines sont mères. Photo : DR

Former à un métier

Aux plus grands, garçons ou filles, nous offrons une formation pour qu’ils prennent confiance en eux en acquérant un métier et puissent trouver plus facilement un emploi. Ainsi est né le centre de formation professionnelle Saint-Joseph, qui enseigne en deux ou trois ans les métiers du bâtiment (maçonnerie, menuiserie, peinture, soudure, électricité) à 100 jeunes garçons — jusqu’à 150 certaines années. En fin d’études, ils reçoivent un petit kit de matériels pour les aider à démarrer une activité. Les jeunes filles, elles, sont formées à la couture sur trois ans. Les plus dynamiques, sur une centaine d’étudiantes, reçoivent en prêt, à la fin de leur formation, une machine à coudre manuelle qui les aide à s’installer.
Dirigée par un frère de la Communauté, N’Dako Ya Biso est une goutte d’eau dans cette mégapole de 13 millions d’habitants, mais elle témoigne que des solutions existent pour ces «enfants de la rue», des solutions intégrées à la réalité locale et animées essentiellement par les Congolais eux-mêmes. Ce type d’action est naturellement fragile et ne peut subsister que par une aide internationale continue. Les fruits déjà obtenus nous invitent à poursuivre sans relâche nos efforts pour que ces jeunes rejetés retrouvent dignité et espérance dans la vie.

Delphine, scolarisée grâce au microcrédit

Cadette d’une famille de sept enfants, Delphine avait été accueillie par un oncle maternel après la séparation de ses parents. Mais la situation de la famille était tellement précaire que la tante n’a pas voulu garder l’enfant. Celle-ci a dû descendre dans la rue. Il y a cinq ans, l’équipe de N’Dako Ya Biso l’a découverte lors d’une visite au rond-point N’Gaba. Après plusieurs contacts, un oncle paternel de Delphine a accepté d’accueillir sa nièce. Pour stabiliser Delphine dans sa nouvelle famille, nous avons ouvert
un microcrédit qui a permis à la tante de démarrer un petit commerce de charbon et
de cossettes de manioc. Delphine a repris l’école. Pendant cinq ans, les éducateurs ont suivi cette famille. En juillet 2016, Delphine décrochait son baccalauréat, section coupe
et couture. Elle a 19 ans à présent.