“Une grande économie a besoin d’une grande industrie”, Agnès Pannier-Runacher

La secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances a pris ses fonctions en octobre. Agnès Pannier-Runacher porte la politique industrielle française, qui consiste aujourd’hui à optimiser les conditions d’exercice du secteur à travers divers dispositifs.

Agnès-Pannier-Runacher-ministre
agnes-pannier-runacher
AGNÈS PANNIERRUNACHER a été
nommée secrétaire d’État
auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, en octobre 2018. Auparavant, elle était directrice générale déléguée de la Compagnie des Alpes (2013-2018), leader mondial de l’exploitation des domaines skiables.
Elle a été directrice de l’équipementier automobile Faurecia, chargée de la division clients (2011-2013),
directrice exécutive et
membre du comité exécutif du Fonds stratégique d’investissement, devenu
BPI France (2009-2011),
directrice adjointe des finances et de la stratégie chargée des fusions-acquisitions et des investissements stratégiques à la Caisse
des dépôts (2006-2008)
et directrice de cabinet
de la DG de l’Assistance
publique-Hôpitaux de
Paris (2003-2006). Elle
a commencé sa carrière
comme inspectrice des
finances au ministère de
l’Économie, des Finances et de l’Industrie.
Diplômée de HEC, de
Sciences-Po et de l’Éna,
elle a été élue «Young
Leader» par la France
China Foundation. Pendant son temps libre, elle mène des activités de mentorat.
Photo : Gezun Gree

AMMag – La conjoncture a révélé l’inadéquation entre l’offre et la demande de compétences dans l’industrie, si bien que plus de 200 000 offres d’emploi restent insatisfaites. Que prépare le gouvernement en matière de formation professionnelle pour qu’enfin l’offre et la demande de main-d’oeuvre s’ajustent ?

Agnès Pannier-Runacher – Cette situation est d’autant plus inacceptable que notre pays affronte un chômage de masse depuis plusieurs décennies. C’est pour cette raison que le gouvernement s’est engagé dans des réformes qui visent à mieux faire connaître l’industrie et à former aux nombreuses compétences qui manquent aujourd’hui. La loi “Pour la liberté de choisir son avenir” de septembre 2018, par exemple, modifie en profondeur le système de la formation professionnelle. Les branches professionnelles décideront de la création des places en apprentissage selon leurs besoins et les entreprises pourront ouvrir directement leur CFA. En parallèle, la nouvelle application “compte personnel de formation” permettra de prendre connaissance des formations disponibles et de leur taux d’insertion, favorisant l’attrait des métiers industriels. Dans le même esprit, le lycée professionnel évolue en s’appuyant sur les campus des métiers et des qualifications qui prennent une envergure nouvelle grâce à l’appel à projets Campus d’excellence ouvert fin 2018. Il s’agit de donner ses lettres de noblesse à l’enseignement professionnel, comme c’est le cas notamment en Allemagne. Enfin, avec les fédérations d’entreprises, nous recensons les besoins de compétences dans chaque secteur d’activité avec l’ambition d’augmenter de 40 % le nombre d’apprentis dans l’industrie.

AMMag – Patrick Artus, économiste chez Natixis, estime que la France a les coûts de production allemands mais fabrique des produits de qualité moyenne, du niveau espagnol.
Parallèlement, la Fabrique de l’industrie et France Stratégie révèlent que les entreprises françaises investissent en moyenne plus que leurs homologues européennes, hormis la Suède, mais avec un résultat très décevant. Que pourrait-on améliorer dans l’industrie française et comment ?

A. P.-R. – Ce diagnostic doit être nuancé. Dans nos secteurs d’excellence, tels que la haute technologie ou le luxe, les coûts de production ne sont pas un handicap, ils sont associés à des stratégies de montée en gamme ou de forte intensité en innovation, qui ont porté leurs fruits. En dehors de ces secteurs d’excellence, l’industrie française est classée dans la médiane en termes de compétitivité hors prix. La compétitivité-prix de l’industrie française s’est améliorée depuis deux ans grâce notamment aux mesures visant à diminuer le coût du travail. Pour la première fois depuis longtemps, le coût du travail manufacturier français est passé en dessous du coût du travail allemand. Ces efforts doivent désormais être prolongés par une baisse des impôts de production, qui pénalisent l’activité avant même qu’elle ne soit rentable. Par ailleurs, notre industrie investit de plus en plus dans la R&D, ce qu’on observe aussi chez la plupart de nos voisins européens mais à un rythme moindre.
Et on voit ainsi se développer des champions sur des niches, comme l’entreprise Gys que j’ai visitée à Laval, en Mayenne. Gys exporte dans le monde entier, se réinvente continuellement et détient sur ses offres jusqu’à 90 % de parts de marché. Autre exemple, l’entreprise Darégal où je me suis rendue . Millyla-Forêt, au sud de l’Essonne, est leader mondial des herbes aromatiques surgelées.
La question des compétences enfin est centrale pour l’attrait des filières industrielles : les réformes de l’orientation et de la formation y contribueront, mais tout cela doit être accompagné d’une évolution des représentations collectives. C’est pour cela que je veux faire de 2019 une grande ann.e pour l’industrie, avec notamment le “French Fab Tour(1), qui va couvrir une soixantaine de territoires afin de promouvoir l’industrie auprès du grand public. Je souhaite aussi que la semaine de l’Industrie fin mars (1) permette à un maximum de jeunes de visiter des lignes de production pour se rendre compte de leur modernité !

AMMag – Le gouvernement a labellisé cent vingt quatre territoires d’industrie. Qu’est-ce que cela apporte concrètement aux entreprises locales ?

A. P.-R. – L’initiative s’inscrit dans la stratégie du gouvernement de reconquête industrielle et de développement des territoires. Elle vise à soutenir le développement de territoires présentant de forts enjeux industriels mais ne disposant pas des mêmes facilités que les grandes agglomérations — en infrastructures de transport, numériques ou de formation. Les territoires d’industrie ne sont donc pas un redécoupage administratif mais une nouvelle façon de travailler.
Nous avons fait le choix de solutions locales, au plus près du terrain. Les Régions en seront naturellement les pilotes, l’état étant en position de facilitateur. Suivant cette logique, nous apporterons expertises et moyens financiers sur toute une palette de sujets, allant du financement de l’innovation à la formation professionnelle, en passant par la simplification des règles administratives, par exemple. Les projets seront, quant à eux, gérés localement par un tandem entre industriels et élus locaux.

AMMag – Les PME, et plus encore les PMI, doivent s’adapter aux outils numériques pour continuer à exister. Y a-t-il des solutions pour les accompagner vers l’industrie du futur ?

A. P.-R. – Je partage le constat d’une moins bonne adaptation des PME aux outils de l’industrie du futur, par rapport aux grands groupes industriels. Pour cette raison, nous investissons massivement pour moderniser notre appareil de production qui est en retard, comparé à l’Allemagne ou l’Italie. Nous prévoyons ainsi d’accompagner 10 000 PMI, soit un tiers d’entre elles, pour conduire un diagnostic de leur chaîne de production au regard de ce que peuvent leur apporter les machines de l’industrie du futur : commandes numériques, robots et cobots, fabrication additive… En outre, nous avons mis en place pour 2019 et 2020 un suramortissement qui facilitera l’investissement dans ces machines.
Ce sont 500 millions d’euros qui sont directement ciblés sur l’industrie.

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